RétrospectivesVoyages temporels

[Rétrospective Voyages temporels] Lorsque le temps devient ludique

Scientifiques comme artistes, tout le monde en rêve : le voyage dans le temps. Il est source de mystère, de questionnement, d’hésitation et de peur… mais il peut aussi s’avérer une occasion inespérée pour réparer des erreurs ou profiter d’un temps révolu. Les historiens nous le répètent : « c’est en apprenant du passé que l’on comprend le présent ». Tentons donc d’être optimiste, et attardons sur les voyages temporels plaisants.

La sortie de La belle époque de Nicolas Bedos sonne comme un doux rappel : réinvestir les ruines du passé, c’est avant tout arpenter nos souvenirs. Et lorsque les cinéastes décident d’envoyer leur personnage dans leur passé, c’est souvent pour leur faire revivre une époque clé, à laquelle ils étaient attachés et qu’ils estimaient. Par miroir, cela affecte le spectateur et crée une connexion ludique et interactive.

La nostalgie comme fil rouge pour le spectateur

Lorsque Marty McFly retourne dans les années 60 dans Retour vers le futur, l’idée est finalement la même que voir un énième Terminator, Rambo ou Star Wars : jouer avec la madeleine de Proust du spectateur, l’inviter à se remémorer son passé. Effectivement, les spectateurs ayant vu le film au moment de sa sortie salle, en 1985, revivaient leur enfance/adolescence avec le film (tout comme Stranger Things aujourd’hui avec les trentenaires). Cette nostalgie ne peut pas se suffire à elle-même, et le cinéaste doit alors choisir quelle direction prendre : pour être réussi, il faut qu’elle soit la toile de fond du récit uniquement, et le film doit construire une vraie intrigue (souvent policière, thriller sous fond de fantastique, ou science-fiction). Mais elle permet au spectateur de revivre ce qu’il aurait aimé vivre ou ce qui lui manque. Dans les comédies ou les romances, le burlesque est alors de mise. Les personnages sont plongés dans un monde qu’ils ne connaissent pas, et un véritable décalage se produit, comme Marty McFly découvrant comment ses parents, jeunes, vivaient et profitaient de leur vie (à des kilomètres de ce qu’il s’imaginait).

L’un des sous-genres passionnants des films « voyages temporels », c’est celui de la boucle temporelle. On y suit un personnage bloqué dans un même-espace temps qui se répète continuellement (par exemple, une même journée qu’il revit inlassablement). C’est Source Code, Edge of tomorrow ou la référence en la matière : Une journée dans fin. Dans ce dernier, Bill Murray est forcé de revivre la même journée chaque jour. L’effet de répétition vient rapidement créer un décalage humoristique et chaque nouvelle boucle est l’occasion de réaliser un « fantasme » du personnage, et donc du spectateur (voir vidéo ci-dessous). Ces « et si ? » étaient également parfaitement aboutis dans le dyptique Smoking/No smoking d’Alain Resnais dans lequel le récit devenait une expérience interactive entre le spectateur et le cinéaste. Dans ce film (qui ne parle pas à proprement parler de voyages dans le temps), chaque séquence se termine par un « et si les choses avaient été différentes? », et on revit alors la séquence mais avec des actions différentes des personnages.

Terrain d’expérimentation pour le cinéaste

Mais revenir en arrière, c’est aussi recréer un univers, faire revenir à la surface une Atlantide disparue. Que ça soit 10 ans plus tôt, les années 80 ou le 18e siècle, c’est l’occasion de voir à l’image une subjectivité : celle du réalisateur. Sa vision d’une époque lui est propre, et il nous invite à la découvrir. La mise en scène doit aussi remplir les trous manquants, surtout dans les films se déroulant à des époques lointaines : quels souvenirs a-t-on de cette période ? Est-ce que l’imaginaire collectif est plus important que la réalité historique ? Il n’y a pas de réponses précises (on pense très récemment à la reconstitution historique dans Le Roi sur Netflix, dans laquelle les personnages portaient des costumes très élégants mais anachroniques), mais la puissance du médium qu’est le cinéma est de pouvoir nous faire croire à l’incroyable, et du moment que ce qui nous est montré est cohérent avec le reste de son univers, tout est acceptable. Ainsi, voir une période recréée formellement à l’image ramène au côté parc d’attraction du cinéma (ses origines) : le spectateur vient assister à expérience, celle d’être replongé dans une époque passée, renforçant l’immersion.

Il n’est pas étonnant que beaucoup de cinéastes formalistes (qui aiment créer de nouvelles formes visuelles, un nouveau langage cinématographique passant par l’image) aient essayé le voyage dans le temps : Terry Gilliam (L’armée des 12 singes), Robert Zemeckis (Retour vers le futur 1, 2 et 3), Alfonso Cuaron (Harry Potter 3), Chris Marquer (La jetée), Christopher Nolan (Interstellar)… Pour voyager dans le temps au cinéma, il faut matérialiser par l’image un changement d’époque. Timelapse (un procédé qui consiste à prendre en photo un même lieu à des moments différents, pour ensuite les monter ensemble, donnant l’effet d’une accélération du temps), effets de style à l’image, flash de couleurs, machine à voyager dans le temps (lire ici notre article sur le sujet)… tout est bon pour représenter l’irreprésentable. Les voyages temporels au cinéma sont donc aussi des terrains d’expérimentation autant que des récits fonctionnels et efficaces. Leur objectif étant souvent clair (le protagoniste veut juste rentrer dans son époque), le spectateur sait ce qu’il vient voir, ce qui permet au cinéaste d’essayer de nouvelles techniques.

Le voyage dans le temps passionne de tout temps cinéastes et spectateurs. C’est l’occasion de renouer avec une époque révolue ou de réinvestir un souvenir. Mais c’est aussi la possibilité d’imaginer de nouvelles formes, de créer une interactivité avec le spectateur  comme rarement et de jouer sur la nostalgie. 


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