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[Focus Journalisme] Scandale, The Loudest Voice : retour sur l’affaire Roger Ailes

Deux ans après l’explosion du mouvement #MeToo et la libération de la parole sur les violences faites aux femmes suivant l’affaire Harvey Weinstein, Hollywood s’empare déjà d’un scandale passé plus inaperçu (du moins en France) : le licenciement de Roger Ailes, pilier du monde des médias américains. Un an avant que les actions de Weinstein ne soient dévoilées, c’était au créateur de la chaîne d’information en continu Fox News de quitter sa propre rédaction à 76 ans, licencié pour harcèlement sexuel sur de nombreuses employées de la rédaction.

C’est à la fois au cinéma et à la télévision que le scandale Roger Ailes refait surface : tout d’abord dans la série The Loudest Voice, diffusée aux États-Unis sur Showtime et en France sur Canal+, ainsi que dans le film Scandale de Jay Roach, en salles chez nous le 22 janvier. D’un côté, le magnat de l’information est campé par l’acteur Russell Crowe, tout juste récompensé d’un Golden Globe du meilleur acteur dans une mini-série, de l’autre par John Lithgow. Si ces deux œuvres narrent la même histoire, jusqu’à parfois partager de mêmes anecdotes, elles ont chacune une approche différente du personnage que nous essayerons de percer à jour dans cet article…

Roger Ailes : l’homme de l’ombre

Il est nécessaire de commencer par évoquer le fait que The Loudest Voice est bel et bien un biopic, qui nous fait suivre la vie de Roger Ailes à travers ses (nombreux) moments de gloire jusqu’à sa chute. La performance de Russell Crowe est donc beaucoup plus marquante que celle de John Lithgow, qui n’est quant à lui presque qu’un personnage secondaire dans Scandale, qui préfère suivre le point de vue de trois femmes journalistes à Fox News (campées par Nicole Kidman, Charlize Theron et Margot Robbie). Ce qui est plutôt regrettable – et par ailleurs l’un des défauts du film – puisque sa carrière est résumée en un monologue d’à peine deux minutes, parsemé d’images d’archive. Le Roger Ailes de Scandale est donc limité à une vision parcellaire : celle d’un homme affaibli (tantôt la canne ou le déambulateur entre les mains), tout le temps en train de manger quelque chose de gras ou de sucré, mais qui passe quand même son temps à hurler sur tout le monde (entre deux actes de harcèlement, bien sûr). Quant à sa relation avec sa femme Beth, ici incarnée par Connie Britton, elle est aussi réduite au strict minimum : son épouse l’aime et le soutient par dessus tout et aveuglément. Pour le public américain, bien plus informé sur cette affaire que nous, il en va sans nul doute que cette contextualisation suffit, mais pour nous, Français, il est plus que recommandé de compléter votre visionnage de Scandale par The Loudest Voice, ou inversement.

La grande influence de Roger Ailes dans le monde politique américain est bien plus prégnante dans la série de Tom McCarthy et Alex Metcalf. Logique, aurait-on envie de dire, puisque le premier n’est autre que le réalisateur et scénariste de Spotlight, récompensé des Oscars du meilleur film et du meilleur scénario en 2016. Dans The Loudest VoiceRussell Crowe incarne la  tête pensante de Fox News des années 1996 à 2016. L’acteur y est méconnaissable : à mesure que sa carrière s’envole, son personnage se voit de plus en plus affecté par le temps. Assistant de l’ombre pour George W. Bush, fervent détracteur de Barack Obama puis supporter de Donald Trump, Roger Ailes a toujours veillé à ce que ses actions soient non seulement bénéfiques pour son propre chef… mais aussi pour ses idéaux. À l’image de la manière dont il conçoit l’information : chez Fox News, on fabrique l’information, et on dit aux masses populaires ce qu’elles doivent ressentir… Et l’on redonne la parole aux conservateurs. Fake news, manipulations, acharnements, coups bas, The Loudest Voice nous montre avec perfection la mégalomanie de son personnage principal qui, après les attentats du 11 septembre, laissera sa paranoïa parler pour lui dans bien des situations.

La terreur à tous les étages

Film et série se rejoignent pourtant à de nombreuses reprises, traitant de mêmes anecdotes (la crise de panique de Roger dans la rédaction après le 11 septembre 2001, par exemple), mais bien évidemment lorsque surgissent les affaires de harcèlement sexuel, premièrement dévoilées au grand jour par l’animatrice Gretchen Carlson, campée d’un côté par Nicole Kidman, de l’autre par Naomi Watts. Avant même d’évoquer les agressions, on peut voir à quel point l’image de Fox News est contrôlée par Roger Ailes. Et encore, c’est un doux euphémisme : c’était à lui de décider des tenues portées par les femmes journalistes, vivement encouragées (ou plutôt forcées) à dévêtir leurs jambes pour se rendre “désirables” à l’écran. Dans The Loudest Voice comme dans Scandale, nous pouvons voir plusieurs scènes d’entretiens au cours desquelles Roger Ailes demande à ses candidates de se lever et de faire un petit tour sur elles-mêmes, car “la télévision est un medium visuel”.

Des rapprochements, des étreintes, des mains portées, si ce n’est plus : The Loudest Voice sera plus explicite sur la question des agressions, mais les deux œuvres parviennent à illustrer le traumatisme des victimes et la terreur qu’inspire Roger Ailes au sein de sa rédaction. “Je n’ai rien dit car c’était Roger Ailes”, entendra-t-on des deux côtés, aussi édifiant que cela puisse paraître. L’autre réussite de ces deux œuvres, c’est de voir l’aura fantomatique d’Ailes planer sur la rédaction et ses employés, même s’il n’est pas là. Dans Scandale, le personnage de Kate McKinnon dit à celui de Margot Robbie de ne pas lui raconter ce qui lui est arrivé dans le bureau de Roger pour ne pas y être mêlée.

Dans les deux œuvres, on pourra voir tous ceux (mais aussi toutes celles) qui soutiennent Roger malgré les accusations de harcèlement, empêchant toute solidarité féminine : Ailes est partout, surveille tout le monde. On peut voir dans la série qu’il installe des caméras lui permettant d’espionner les allées et venues de tous ses employés, tandis qu’une se trouve dans le couloir menant à son bureau dans Scandale. Dans le film, il est question d’une ligne téléphonique dédiée aux employés chez Fox pour se confier à propos d’éventuels cas de harcèlement… tout en sachant que ce qui est dit peut être espionné par la hiérarchie. Bref : on se sent prisonnier d’une machine créée par un homme, pensée par un homme, et uniquement favorable… aux hommes. Mais Roger Ailes n’est que la face cachée d’un iceberg… Pour aller plus loin, on vous recommande la série The Morning Show, d’Apple TV+, qui suit le quotidien de la production d’une émission matinale d’information américaine après le renvoi de l’un de ses animateurs phares, incarné par Steve Carrell, pour harcèlement sexuel.

Gabin Fontaine


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