[Rétrospective En orbite] Représenter le son: dans l’espace, personne ne vous entend crier ?

Tandis que le soleil continue de briller, que le monde se fait de plus en plus bruyant, prenons de la hauteur et partons dans l’espace… Si la conquête spatiale fait partie des plus grandes ambitions de l’humanité, il n’est donc pas surprenant de voir le cinéma s’y intéresser et tenter de le filmer. En quelques mois, de grands auteurs comme James Gray (Ad Astra avec Brad Pitt), Claire Denis (High Life avec Robert Pattinson) ou des plus jeunes comme Damien Chazelle (Firstman avec Ryan Gosling) s’y essayent. Cependant, s’il existe plusieurs manières de le filmer visuellement, comment représente-t-on le vide intersidéral à l’oreille ?

À tous ceux qui cherchent un genre filmique dans lequel tous les plus grands cinéastes se seraient essayés, ils tiennent sûrement leur réponse dans la science-fiction et les films se déroulant dans l’espace. Et quoi de plus métaphysique de notre société que le vide écrasant et immense de l’espace, dans lequel l’Homme ne peut survivre seul ? De Kubrick (2001) à Méliès (Le voyage dans la Lune), de Nolan (Interstellar) à Cuaron (Gravity), de Ridley Scott (Alien) à Danny Boyle (Sunshine) … Des grands cinéastes populaires et mainstream comme Spielberg, James Cameron à des auteurs bien plus indépendants comme Tarkovsky (Solaris) ou De Palma (Mission to Mars), chaque metteur en scène a été confronté à représenter ce qu’était l’espace. Doit-on reproduire le son depuis les combinaisons, comme l’entendent les astronautes, ou bien décider que le son peut se propager de manière normale dans l’espace ? Pourquoi et surtout comment représenter le son dans l’espace au cinéma ?

Scientifiquement parlant

Rappel rapide, mais peut être nécessaire : dans l’espace, le son ne se propage pas. C’est littéralement le vide. Et cela tombe bien, le cinéma est, à son origine (et jusqu’en 1927), un art muet ! Ainsi, si lorsqu’il réalise en 1902 Le Voyage dans la Lune, Mélies commet visuellement un nombre impossible d’erreurs scientifiques, mais, son film étant muet, respecte donc la réalité côté son !

Depuis, le cinéma est parlant. Et si on a accepté tacitement que des vaisseaux spatiaux, ça fait du bruit (notamment grâce à Star Wars, nous y reviendrons), décider d’être rigoureux scientifiquement est donc un véritable choix artistique. Lorsque Alfonso Cuaron réalise Gravity en 2013, il révolutionne la vision que l’on avait de l’espace non pas que visuellement mais aussi en terme de son : on entend que ce que les astronautes entendent. Le son est donc soit celui de discussions par les oreillettes des personnages, soit des frottements de différents objets sur la combinaison. Cela crée donc immédiatement une identification aux personnages et contribue énormément à une immersion totale. Si un tel mixage et montage son était novateur (et permet au film de rafler tous les Oscars technique cette année-là), cette pratique est devenue plus récurrente depuis. Ridley Scott (qui pourtant dans Aliens faisait du bruit) s’inscrit dans cette continuité avec Seul sur Mars, de même que Nolan avec Interstellar ou très récemment Claire Denis avec son High Life – où le son est étouffé dans l’espace.

La référence est donc Gravity, mais avant lui – la référence absolue – 2001 : L’odysée de l’Espace. Kubrick se permet dès 1968 (avant donc les premiers pas sur la Lune d’Armstrong) d’identifier son spectateur à son personnage. Lorsque Hal refuse d’ouvrir la porte au Dr David Bowman, ce dernier se trouve pris au piège. Toute cette séquence – visuellement monumentale, par ailleurs – est uniquement rythmée par le seul son que l’on entend : la respiration du personnage ! Tout, dans le son, n’est donc que question d’immersion et d’identification – ou non.

Le son pour plus de spectacle ?

Mais le cas le plus général, le plus accepté et récurrent, est d’entendre le son dans l’espace. Historiquement, si Star Wars n’est pas le premier film dans lequel on entend des explosions dans l’espace, il est celui qui le démocratise et le généralise (de par son succès). Il devient alors la référence ! Ici, il n’est pas question de suivre les lois de la physique, mais d’en créer de nouvelles. Faire un film, c’est créer un univers, qui doit être cohérent dans sa diégèse mais n’est pas obligé de suivre la réalité terrienne. Et le spectateur l’accepte. On appelle ça la suspension volontaire d’incrédulité. Lorsqu’il théorise ça au 19e siècle, l’écrivain Samuel Taylor Coleridge parle de foi poétique. En bref, on accepte le temps d’une oeuvre de mettre de côté ce que l’on pense connaître. On accepte de voir un film où on se bat à coup de sabres laser, où tout n’est qu’histoire de famille, où la force existe et donc où le son se propage dans l’espace.

Si à l’origine, Georges Lucas n’a peut-être pas fait ce choix délibérément (la technologie n’était pas la même qu’à l’époque de Gravity), le rendu est efficace. Il mixe des sons de voitures et d’autres types de moteurs pour créer le son de ses vaisseaux, tente et crée des choses nouvelles. L’idée est aussi de faire du cinéma un Art total, comme le définissait Wagner. Le cinéma relie tous les arts, visuels et sonores. Ainsi, en mettant plein de sons et donc en refusant de s’en priver dans l’espace, le spectacle est censé être plus impressionnant ? Question à double tranchant, car quantité n’est pas synonyme de qualité, et un film qui se refuserait à mettre du son dans l’espace installe quelque chose de totalement différent, pas forcément moins bien ou mieux. Tout est question de normes.

Ce qui est intelligent, c’est que la saga Star Wars se permet de se contrer elle-même, et de briser ses propres codes. Lorsque dans le 8e opus un vaisseau explose, on assiste à trois secondes de blanc magnétiques (littéralement du vide au son, même pas de souffle léger, rien n’est diffusé depuis les enceintes). L’idée est avant tout de surprendre le spectateur qui s’attend à un gros fracas. L’ironie est donc là : dans un film qui a pour habitude de ne pas suivre les lois de la physique, lorsqu’il se permet de représenter scientifiquement et réellement le son que produit une explosion dans l’espace (c’est à dire… pas de son), cela choque et interpelle. Preuve que tout n’est qu’histoire de conditionnement.

Ainsi donc, le son dans l’espace est une problématique qui n’a cessé de diviser dans l’histoire du cinéma. Si on pourrait penser que c’est uniquement une question de technologie, qu’aujourd’hui on peut faire ressentir le son de l’intérieur d’une combinaison et qu’il y a quelques années s’affranchir de toutes les lois de la physique était le plus simple, force est de constater que non. Kubrick nous plongeait déjà en pleine immersion sonore dans son 2001 tandis les gros blockbusters continuent, en 2018, de nous faire vibrer les tympans avec des niveaux sonores énormes dans des batailles spatiales immersives. Le sens du spectacle ne passe pas forcément par le too-much, la preuve en est avec Gravity. Il n’y a donc pas de guide précis à suivre, juste des visions différentes de ce que doit être le cinéma, son rapport au spectateur et, bien sûr de la vie là-haut, tout là-haut…


Découvrez durant tout l’été les articles de notre rétrospective En orbite :


Vous avez aimé cet article? Abonnez-vous à notre newsletter et découvrez chaque mois le meilleur de Silence Moteur Action!

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *