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[Rétrospective Elfman] « Batman reste mon expérience la plus compliquée »

Parmi les œuvres signées Danny Elfman, celle de Batman est iconique. Puissante, galvanisante, elle reflète parfaitement l’âme du super-héros qu’elle doit aider à mettre en lumière. Si on ne devait retenir que cinq musiques de l’artiste, il est fort à parier que celle de Batman se trouvera dans la sélection. Par ailleurs, le film de Tim Burton a été le premier à engendrer plus de 100 millions de dollars de recettes sur ses dix premiers jours d’exploitation et a marqué l’année de sa sortie (1989). Beetlejuice (sur lequel Elfman était déjà compositeur) avait connu un large succès qui valut au réalisateur l’accord de Warner pour prendre les rênes de Batman. Celui-ci est devenu une référence, notamment en s’ancrant comme une œuvre majeure de la culture populaire, souvent comparée par la suite à l’homme chauve-souris de Christopher Nolan (dont nous vous parlions ici).

C’est le dixième long métrage sur lequel travaille Danny Elfman. Et parmi tous les thèmes de films enregistrés, celui de l’homme chauve-souris a laissé des marques, tant pour le public (notamment puisque le morceau principal a été repris par Warner pour l’adaptation en série de l’histoire du super-héros), que pour le compositeur lui-même. Le musicien, interrogé lors de sa venue à Paris en septembre 2019, l’assure : « après plus de 100 films, Batman reste mon expérience la plus compliquée ».

Difficultés acoustiques…

Dès les prémices de Batman, la route semblait sinueuse pour Danny Elfman. « Personne ne me voulait sur ce projet. Ni le studio, ni les producteurs du film. Personne à part Tim Burton.» La raison ? Le style que les professionnels de ce monde avaient décidé de coller au compositeur : « on me considérait comme un compositeur de comédie et ils souhaitaient engager quelqu’un de plus “sérieux” sur le film. » Mais qui sont les studios et les producteurs pour dire « non » à ces deux grands enfants qui ont la tête remplie de beaux projets ? Le réalisateur insiste et fait venir le musicien sur le plateau de tournage. « J’ai pris l’avion et me voilà à Gotham City. Je me suis imprégné de l’ambiance du plateau et dans l’avion du retour, le thème de Batman m’est venu. Seul problème : j’étais coincé pendant 10 heures dans un Boeing 747 et n’avais rien sous la main pour noter mes idées. » Là, commence une histoire que Danny Elfman, qui a gardé son espièglerie d’enfant, prend un malin plaisir à raconter (peut-être même à corser? Qu’importe !).

Dans l’avion, donc. « Je savais que si j’attendais l’atterrissage, j’aurais tout perdu ! Alors j’ai pris mon petit enregistreur et je suis allé dans les toilettes du Boeing. Là, j’enregistre quelques notes avec ma voix et je repars, pour ne pas avoir l’air de rester trop longtemps. Puis je retourne aux WC pour continuer ma prise de note vocale. Et au bout de la troisième fois à me déplacer aux toilettes, un steward me demande si tout va bien. Je leur assurais que oui et ils me demandaient alors de me calmer mais il me restait des rythmes à enregistrer avant qu’ils ne se perdent alors je repartais. A la fin, je les entendais parler entre eux. Certains disaient « ses allers et venues sont trop rapides pour qu’il ait le temps de se droguer »». Entre deux rires qu’il ne peut retenir, voilà comment Danny Elfman, qui en un clin d’oeil peut nous faire croire ce qu’il veut, raconte l’histoire (exacte ou pas ? Il faudrait retrouver l’équipage de ce fameux Boeing pour en être sûr !) d’une de ces plus grandes oeuvres. « Heureusement que j’ai enregistré parce qu’à l’époque, on nous mettait des musiques au moment de l’atterrissage et je me rappellerai toujours de ce qui est passé. C’était une musique des Beatles. Si je n’avais pas mémorisé Batman dans mon enregistreur, il est sûr que l’air me serait sorti de la tête et qu’il n’aurait pas vu le jour sous cette forme. Je suis rentré chez moi, j’ai tout rassemblé et j’ai composé. »

L’histoire aurait pu se terminer ainsi. Mais que nenni, il en faut plus à Danny Elfman pour pouvoir dire aujourd’hui que Batman reste son expérience la plus compliquée. « En fait, à ce moment, la bataille ne venait que de commencer. En effet, après ça, on est venu me voir et on m’a dit « on est d’accord pour que vous travailliez pour nous, mais vous allez devoir collaborer avec un autre compositeur », se rappelle-t-il. Ce n’était nul autre que Prince ! ».

Un travail d’équipe compliqué avec Prince

Danny Elfman l’avoue sans gêne, il n’est pas très très partageur. « Je n’aime pas coécrire. Je sais que c’est ce qui peut arriver lorsque des artistes sont choisis pour faire des musiques de films mais, en tout cas au moment de Batman, devenir simple orchestrateur, je n’étais pas prêt à le faire. » Alors le compositeur a simplement refusé. Il avait déjà sa musique (celle née dans l’avion !) prête et il n’était pas question de la reconsidérer. Alors, l’artiste ne fait pas dans la dentelle : « j’ai démissionné ». Mais Danny Elfman, aussi fou qu’il puisse paraître, est conscient de ce qu’il vient de se passer. « Encore aujourd’hui, je ne sais pas comment j’ai eu les c***lles de faire ça. Mais les 30 jours suivants ont été les plus durs de ma vie. J’avais l’impression d’avoir lâché la plus grande occasion de mon existence. »

Pendant qu’il se morfond, les studios ne l’attendent plus. Tim Burton, toujours réalisateur, raconte¹ à propos du travail de Prince : « un effet boule de neige s’est produit. Prince s’est piqué au jeu et a composé tout un tas d’autres chansons. » En effet, le chanteur-compositeur qui, initialement, avait été approché pour n’écrire que deux morceaux, enregistre finalement… tout un album. Celui-ci, d’ailleurs, trouvera sa place dans le commerce avant la sortie du film au cinéma et avant la sortie de la bande-originale de Danny Elfman. Car oui ! Il a finalement pu se raccrocher au wagon et reprendre part à l’aventure Batman. Comment et pourquoi ? Si les musiques de Prince ont largement enchanté le public, Tim Burton semble avoir appuyé en faveur d’un retour de Danny Elfman. Il confie¹ plus tard : « J’aime bien ce qu’a fait Prince mais je n’étais pas suffisamment expérimenté pour faire fonctionner ses chansons dans le film. En fait, je pense qu’elles ne convenaient pas parce qu’elles introduisaient un surplus d’éléments et qu’elles inscrivaient trop le film dans une époque précise. Je pense que j’ai desservi et Prince et le film. Mais comme la maison de disques voulait inclure ses chansons coûte que coûte et qu’à l’évidence ça leur a rapporté beaucoup d’argent ».

Finalement, c’est avec le sourire que Danny Elfman se remémore ce qui n’a rien eu d’une promenade de santé pour un début de carrière. Mais sans cette expérience, le curriculum vitae du compositeur ne serait pas orné des feuilles d’or dont il jouit aujourd’hui…

¹ Dans un entretien entre Tim Burton et Mark Salisbury, publié aux éditions Points, 2009.


À découvrir chaque jeudi du mois de ce décembre dans notre rétrospective spéciale Dany Elfman :

Jeudi 5 décembre : de Paris au monde entier
Jeudi 12 décembre : « Batman reste mon expérience la plus compliquée »
Jeudi 19 décembre : la face cachée de ce touche à tout
Jeudi 26 décembre : sa relation avec Tim Burton, pas si simple…


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