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[Rencontre] Été 85 : “On a pris un grand risque en sortant le film aujourd’hui !”

Depuis ce mardi 14 juillet, vous pouvez découvrir dans les salles Été 85, le nouveau film de François Ozon. L’une des premières sorties événement du cinéma français depuis le déconfinement et la réouverture des cinémas, qui se fait en grandes pompes : l’équipe du film a assuré la promotion et est allée à la rencontre du public dans une tournée des salles, avec les mesures sanitaires qui s’imposent. C’est le premier film à nous donner le sentiment de revenir à la vie d’avant, la saison aidant. C’est l’été, ce sont les vacances, c’est la liberté (presque totalement retrouvée). 

À la suite de la projection à laquelle nous avons été conviés à Paris, le réalisateur François Ozon et ses comédiens Félix Lefebvre, Benjamin Voisin et Philippine Velge se sont prêtés au jeu du questions/réponses avec le public. Avec franchise et beaucoup d’humour !

Attention : certaines questions posées abordent des moments clés du film.

Découvrez notre critique du film !

Vous êtes sélectionné au Festival de Cannes, comment ressentez-vous cette sélection bien que le festival n’ait pas eu lieu physiquement ?

François Ozon : Nous, on était très heureux d’être sélectionnés mais j’étais particulièrement triste qu’il n’ait pas lieu ! Moi, j’y étais déjà allé avec d’autres films mais j’aurais aimé que l’équipe et les comédiens vivent cette expérience dans la grande salle de Cannes. À partir du moment où on a su qu’on avait ce label, on a décidé de sortir le film dans la foulée. Avec Michel Saint-Jean, notre distributeur chez Diaphana, on a beaucoup discuté, on savait que c’était un vrai risque. On ne sait pas si le public va revenir en salle mais on avait l’impression que ce film pourrait leur donner envie de le faire. Et si le Festival de Cannes avait eu lieu réellement, le film serait sorti à cette période, au mois de mai. Je n’avais pas envie d’attendre encore trois ou quatre mois, beaucoup de films vont sortir à la rentrée en plus, donc on s’est dit que le film allait durer un peu pendant tout l’été.


L’idée de faire se dérouler le film dans les années 80, c’était uniquement parce que vous aviez lu le livre dans ces années là ?

François Ozon : Oui, donc ça me semblait un peu évident de le mettre dans ces années là, à la fois parce que c’est le livre et le souvenir de ma propre adolescence dans le film. À savoir aussi que le SIDA, le moment où ça a explosé et où on en a vraiment parlé médiatiquement, c’est justement en 1985. C’est l’année où Rob Hudson est mort, donc j’avais envie de parler un peu de cette période juste avant, où les choses étaient beaucoup plus libres. Et ce que j’aimais dans le livre, c’est que l’homosexualité n’était pas du tout problématisée, elle arrivait de manière totalement naturelle et dans le film j’ai essayé de faire la même chose. Il y a quelque chose de très universel dans cette histoire d’amour, le fait que ce soit deux garçons au final ce n’est pas très important, ça aurait pu être deux filles, un garçon et une fille, j’avais envie de garder un peu cette innocence car on sait qu’à partir de 1985 beaucoup de personnes ont commencé à mourir et la jeunesse a été extrêmement impactée. Au début le film s’appelait Été 84, en référence à Été 42 de Robert Mulligan que j’aime beaucoup. Je trouvais que 84 c’était plus sexy, c’était l’année de mes seize ans, donc c’était aussi l’année de mon dépucelage ! *rires* Ce qui s’est passé, c’est que je voulais impérativement le morceau de The Cure, In Between Days, et au moment où on devait acheter les droits, Robert Smith (l’auteur de la chanson, ndlr.) nous a dit “écoutez, moi je n’ai rien contre vous vendre les droits de ma chanson mais elle est sortie à l’été 85”. Donc je lui ai écrit une bonne lettre, j’en ai profité pour renégocier le prix, je lui ai dit que j’étais prêt à changer le titre pour lui et il l’a accepté.


Il y a des motifs de ce film qui étaient déjà présents dans votre filmographie…

François Ozon : Quand j’ai relu le livre, je me suis rendu compte qu’il avait dû infuser en moi inconsciemment car il y avait beaucoup de motifs que je pense avoir déjà traité précédemment. Tout ce qu’il y a autour du cimetière et de la tombe dans Frantz, la relation avec le professeur avec Dans la maison et le travestissement dans un court métrage que j’avais fait qui s’appelle Une robe d’été et Une nouvelle amie, ce qui était amusant c’est que pour la scène de la morgue, on en cherchait une en Normandie et on n’arrivait pas à trouver le bon décor, alors on a retrouvé celle où j’avais tourné pour Sous le sable et on y est retournés, là où j’avais tourné avec Charlotte Rampling.


Qui sont les trois autres réalisateurs qui auraient souhaité adapter le roman ?

François Ozon : Il y a un réalisateur italien, un réalisateur danois qui serait mort du SIDA et un réalisateur français, mais ce ne sont pas des noms très connus.


Avez-vous fait des recherches particulières sur les années 80 pour aborder votre rôle ?

Benjamin Voisin : Avec Félix, on avait une manière très différente d’aborder ce travail. Je ne me suis pas tellement mis dans ces années là, j’ai préféré faire confiance aux équipes techniques hallucinantes qui sont autour de François, que ce soit aux costumes, aux décors et à la coiffure… Je sentais bien que pour 80% du personnage, en étant coiffé, en étant habillé, avec la caméra et la pellicule utilisée par François, moi je me sentais déjà dans les années 80. J’ai plutôt travaillé mon rôle sur des émotions personnelles.

François Ozon : Il y avait des expressions dont je vous parlais et vous me disiez à des moments “mais non on peut pas dire ça comme ça…”

Benjamin Voisin : “On va pas en chier un tank” j’ai essayé d’adhérer…

Félix Lefebvre : J’ai regardé beaucoup de films des années 80, ceux qu’aurait regardé Alex, écouté la musique qu’il aurait écoutée pour connaître un peu plus ses inspirations. Quand t’écoutes la musique des années 80, tu danses et quand tu suis la vibe de la musique tu danses un petit peu comme eux dansaient naturellement. Après, François nous a montré quelques montages de comment ils dansaient à l’époque mais c’était surtout des films : Stand By MeMy Own Private IdahoÉté 42… On écoutait The Cure, les Smiths…


La scène de boite de nuit, clin d’œil à La Boum, c’était volontaire ?

François Ozon, un peu ironique : Non c’était un hasard total ! *rires* C’était pas dans le bouquin, il y a beaucoup de choses qui ne sont pas dans le livre. J’ai vu La Boum quand j’avais treize ans, et ça faisait partie de notre époque. Après avoir vu La Boum, les adolescents dans toutes les boums s’amusaient à prendre un walkman et à se le mettre sur la tête, je ne pense pas que les ados fassent encore ça aujourd’hui, je ne vais plus aux boums hein, d’ailleurs je crois qu’on ne dit plus boum ! *rires* Mais bon, c’est vrai qu’on a tous joué à ça dès qu’on avait un petit crush sur quelqu’un.


Est-ce que vous avez été inspiré par Antigone ou les tragédies grecques, en rapport avec la tombe ?

François Ozon Pas du tout ! Je me suis beaucoup inspiré de la construction du roman, l’histoire se fait comme un puzzle, petit à petit on avance, on part dans toutes les directions… J’aime toujours quand le spectateur a un rôle un peu actif, interactif et ce n’est qu’à la fin du film qu’on comprend tout l’enjeu, avec notamment la dernière phrase du film, qui est aussi celle du livre et que je trouve très belle. C’est ce qui donne tout son sens à cette histoire.


Votre scénario était-il très proche de ce qu’on voit à l’image ou a-t-il été retravaillé sur le tournage et le montage ?

Félix Lefebvre : Ça n’a pas bougé. C’était déjà écrit comme ça, en puzzle.

François Ozon : Je retravaille toujours au moment du tournage, à l’intérieur des scènes, on coupe certains dialogues… mais je crois qu’il n’y a pas beaucoup de scènes coupées.

Félix Lefebvre : Il y a une scène pas mal avec Philippine justement… et y’a le… le… on le dit ou pas ?

François Ozon : Bah vas-y, dis-le !

Félix Lefebvre : Y’a le kama-sutra. On a fait toutes les positions avec Benjamin… et pour rien, du coup.

François Ozon : C’est vrai que je me suis longtemps posé la question, est-ce qu’on doit les montrer en train de faire l’amour ou pas… Alors il y a ce plan où je reste derrière la porte et où chacun s’imagine ce qu’il veut et on s’est dit “bon, faisons-le et on verra si on le monte ou pas”. On a fait de manière très ludique toutes les positions du kama-sutra gay, c’est assez compliqué parce qu’il y avait des poses qu’on ne connaissait pas, c’est assez compliqué parce que la taille de Benjamin et Félix ne permet pas tout, c’était assez comique mais ça ne s’intégrait pas du tout dans le film ! *rires* Alex est très sentimental et romantique, ça ne s’y prêtait pas. Si ça avait été du point de vue de David, peut-être que ça aurait été plus sexuel et que ça aurait eu sa place dans l’histoire.


Comment avez-vous travaillé la naissance du désir entre vos personnages ?

Félix Lefebvre : Avec Benjamin, on a tout de suite accroché dans le jeu, on s’est vraiment trouvés. On a passé du temps ensemble et c’est tout. On a développé inconsciemment ce lien qu’ont Alex et David mais sans vraiment travailler.


Philippine, qu’est-ce que vous attendez d’un metteur en scène en général ?

Philippine Velge : Je connaissais François de nom, j’avais vu Huit femmes quand j’étais plus jeune. Le jour où je l’ai rencontré, javais pris l’Eurostar pour faire l’aller-retour pour le casting et j’étais hyper excitée quoi ! C’était François Ozon, un film en France pour jouer la petite anglaise, donc je m’attendais à…

François Ozon : à quoi ? *rires*

Philippine Velge : … je m’attendais à beaucoup et je n’ai pas été déçue. *rires* C’était vraiment une expérience incroyable et dès ma première rencontre avec François et les garçons, c’était très facile de me mettre à l’aise.


Benjamin, vous faites de la moto dans la vraie vie, vous avez aimé les scènes de moto dans le film ?

Benjamin Voisin : J’ai adoré, j’ai même milité pour qu’on ait pas de casques, car on était plusieurs à nous faire chier là-dessus pour les assurances. Mais j’étais très content d’avoir lutté pour ça, rien que les cheveux en arrière, au vent, c’est la liberté ! Se retrouver avec des casques des années 80, on aurait eu l’air encore plus cons ! *rires* Mais oui, c’était très agréable, d’autant plus que Félix n’avait jamais fait de moto avant, on faisait pas mal de moto ensemble quand on était en préparation sur le décor au Tréport.


Si vous deviez définir François comme metteur en scène, vous diriez quoi ?

Benjamin Voisin : Dictateur… Sadique… Méchant… et à l’écoute.

Félix Lefebvre : Précis… Drôle et rapide. Ça dure trois prises et pas plus en général !

Philippine Velge : Exact, jeune dans sa façon de faire, c’était très rafraîchissant de travailler avec lui.


Est-ce que vous pouvez nous parler du grain de l’image qui est très particulier ?

François Ozon : Et bien on a tourné en pellicule ! Je ne sais pas si certains s’en souviennent, mais avant on tournait pas en numérique et c’était magnifique, je trouve. On a tourné en Super 16, la pellicule avec laquelle j’ai fait la plupart de mes courts métrages, même mon premier long métrage Sitcom était en Super 16. C’était une grosse discussion avec les producteurs, car aujourd’hui ça coûte plus cher de tourner en pellicule, mais pour moi c’était une évidence. J’ai fait d’autres films d’époque comme Frantz où j’ai tourné en 35mm, donc le grain était plus fin, mais là j’avais envie de retrouver cette sensualité du grain, la saturation des couleurs, la sensibilité qu’il y a sur les peaux… C’était en même temps angoissant car on est tellement habitués à des plans ultra nets avec le numérique que là, je ne sais pas si vous avez remarqué, mais les plans larges sont un peu mous. On était un peu paniqués mais c’était comme ça à l’époque ! Les films n’était pas aussi nets et précis qu’aujourd’hui. En tout cas ça permet de rentrer dans l’époque.

Vous pensez qu’une copie en pellicule du film serait possible ?

François Ozon : Est-ce que le producteur du film est là, Eric Altmayer ? Est-ce que tu es d’accord pour qu’on ait une copie 35mm ? Ça coûte dix mille euros ! *rires*


Propos retranscrits par Gabin Fontaine.
Rencontre post-séance le mardi 30 juin au cinéma Beau Regard à Paris.
Merci aux équipes de Diaphana et à l’agence Cartel pour l’organisation de cette projection et de cette rencontre.

Été 85
Un film de François Ozon
Durée : 1h40
Sortie le 14 juillet 2020

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