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[Interview] Emma et Anaïs (Adolescentes) : “On aimerait toutes les deux faire du cinéma !”

À l’occasion de la sortie du film Adolescentes, nous avons non seulement pu nous entretenir avec son réalisateur Sébastien Lifshitz, mais aussi avec les deux principales protagonistes de son film : Emma et Anaïs. Bien qu’il s’agisse de leur première expérience dans le cinéma, les deux jeunes filles sont déjà particulièrement rodées au rituel de la promotion et sont loin d’être déstabilisées par l’exercice !

En même temps, lorsque l’on a déjà accepté d’être suivies par une caméra pendant cinq ans, à côté, faire quelques interviews… ce n’est plus un obstacle insurmontable ! Et ça se voit, l’entretien prenant très vite la tournure d’une conversation bien plus naturelle, où ces deux jeunes adultes n’hésitent pas à compléter les réponses l’une de l’autre, retracer quelques souvenirs et anecdotes… Bref : un très beau moment d’échange que l’on vous propose de découvrir ci-dessous.

Lire notre critique d’Adolescentes
Lire notre interview du réalisateur Sébastien Lifshitz

 

Comment appréhendiez-vous la promotion du film, “l’après tournage” ?

Emma : C’est beaucoup de stress…

Anaïs : … plus pour Emma que pour moi !

Emma : Mais je pense qu’on partage les mêmes émotions, la même excitation, parce qu’on ne s’attendait pas du tout à tout ça.

Anaïs : C’est vrai qu’on ne s’attendait pas à ce que ça prenne cette ampleur, quand on me disait qu’on allait avoir des interviews, je me disais “ah bon ?!”


Comment s’est passé le casting ? Vous vous connaissiez déjà avant de faire le film, d’ailleurs…

Emma : On se connaissait depuis la sixième, car on faisait du théâtre ensemble, et en cinquième on est tombées dans la même classe. On était toutes les deux, on allait vers la salle de cours…

Anaïs : … et là, on a vu une affiche pour un casting, à laquelle on n’a pas vraiment prêté attention car on était en retard en cours ! (rires) À la fin du cours, notre professeur nous a lu l’affiche, j’ai regardé Emma et je lui ai dit “allez, on y va, juste par curiosité”. On voulait juste pour voir comment se passait un casting et on ne s’attendait pas du tout à être retenues !


Les caméras étaient donc là plusieurs jours par mois, comment s’est imposé ce dispositif ?

Anaïs : Comme dit Emma, on a un peu fait notre show au début, on faisait les actrices, mais on revenait toujours au naturel très rapidement, ça s’est fait tout seul. Les caméras, on les a vite oubliées. Je pense qu’il n’y a eu qu’un seul moment où Sébastien m’a filmée sans que je ne m’en rende compte, c’était après le décès de ma grand-mère, j’étais tellement fatiguée avec les préparatifs de l’enterrement, je luttais pour ne pas m’endormir, il a tout de même filmé et il a gardé cette séquence pour le film.

Emma : On avait un contrat moral, Sébastien nous avait dit que dès qu’il y avait une scène qui nous dérangeait, on pouvait lui en faire part… ça nous mettait en confiance. On n’a jamais demandé une seule fois à ce qu’on nous montre les rushs. On se disait que c’était comme ça, l’adolescence, tout le monde vit des choses de ce genre… et que l’on n’avait pas à intervenir sur la sélection des images.

Anaïs : Il y a un moment où on me voit insulter ma prof pendant un cours… La première fois que j’ai vu le film, je me suis dit que tout le monde allait voir que j’avais insulté ma prof, puis je me suis dit “qui ne l’a pas fait en tant qu’ado ?”


Est-ce que Sébastien vous guidait parfois dans les conversations ?

Emma : Il ne nous guidait pas, mais il rebondissait sur des choses dont on lui parlait par téléphone. Parfois, il faut provoquer le réel. Comme Sébastien n’était pas toujours avec nous, il nous disait si l’on pouvait évoquer certains sujets. Par exemple, la première fois, ça fait partie de l’adolescence, on peut ne pas en parler mais c’est un moment important. En tout cas, jamais il ne nous disait qu’on devait avoir telle ou telle position, mais parfois il nous donnait des pistes, il disait à Anaïs qu’elle pourrait me parler de tel ou tel sujets, mais si on n’en avait pas envie, ce n’était pas grave !

Anaïs : Il se pouvait qu’il se passe à Brive des choses importantes dans notre vie et que Sébastien ne soit pas avec nous, donc parfois il nous demandait de reparler de certaines choses, notamment les attentats… Pour qu’il y ait un fil conducteur dans le film et que les gens comprennent tout ce qui se passait.

Emma : Il y avait aussi autre chose que Sébastien a fait pendant le film, mais qu’il a finalement décidé de ne pas intégrer, c’était des entretiens intimes face caméra. Il nous demandait comment on se sentait, comment se passait notre vie en ce moment… Moi je pleurais à chaque fois, c’était horrible !


Il y a forcément eu des moments où le tournage a dû s’adapter aux drames que vous avez pu traverser…

Anaïs : Sébastien nous appelait régulièrement pour prendre de nos nouvelles, donc on lui disait ce qui se passait dans nos vies à ce moment-là. Je l’avais prévenu pour ma grand-mère, qui avait une place très importante dans ma vie. Sa perte, c’était la chose la plus forte que j’ai vécue lors de mon adolescence. Il a appelé mes parents pour savoir s’il pouvait être là pour l’enterrement. Si on avait refusé, il ne serait jamais venu. Il est resté loin et n’a jamais été intrusif ce jour-là. Pour l’incendie de ma maison, Sébastien n’était pas là, ça aurait été un peu trop gros quand même ! (rires) Quelqu’un avait filmé, donc Sébastien s’est arrangé pour récupérer la vidéo. Quand sa maison brûle, on voit sa vie partir en fumée…

Emma à Anaïs : En plus, elle est belle, la scène qui traite du décès de ta grand-mère.

Anaïs : J’ai vu quatre fois le film et je pleure toujours à ce moment-là !


Je voulais justement revenir avec vous sur la manière dont le film évoque les attentats qui ont frappé la France ces dernières années, ce sont parmi les scènes les plus touchantes du film…

Anaïs : Moi aussi, je trouve ça très émouvant, surtout la scène où l’on voit tout le monde dans la cour de l’école lever les feuilles sur lesquelles on peut voir la tour Eiffel. Et pourtant, je l’ai vécu ! Je trouve cette scène vraiment touchante, aussi quand on chante tous la Marseillaise.

Emma : Aussi quand on l’évoque en cours, on peut voir que d’autres personnes ont été concernées… On parle aussi beaucoup de la religion, car il y a eu tout de suite beaucoup de haine, d’amalgames… Ce sont des scènes très fortes car tous les autres élèves ont été très courageux, c’était très difficile de parler de quelque chose qui nous a profondément touchés.

Anaïs : Même si ça ne s’est pas passé à Brive, ça nous a tous émus, j’en pleurais pendant les minutes de silence ! Et puis on avait peur, j’avais peur de ressortir.

Emma : Et puis Sébastien nous a choquées en remettant les scènes des attentats. C’est vraiment très bien fait car on ne s’y attendait vraiment pas ! C’est un très beau travail de transition.

Anaïs : Il y a une autre transition dans le film que j’ai trouvée très forte, qui n’a rien à voir parce que ça me concerne directement, c’est quand je joue à la PlayStation avec mon petit frère et que mon père joue avec mon autre frère sur le canapé, on voit que c’est un moment convivial, joyeux, un beau moment touchant en famille, et juste après, on voit notre maison qui brûle !


Cette expérience vous a-t-elle permis d’en apprendre l’une sur l’autre ?

Emma : Pas vraiment, puisqu’on a un lien en dehors du film.

Anaïs : Des fois, je n’ai pas besoin qu’Emma parle pour savoir si elle va bien ou pas, et je pense que pour elle c’est pareil. Je connais la famille d’Emma, la relation avec sa mère, qui me fait mourir de rire. Je l’adore, sa mère !

Emma : Beaucoup de gens se posaient la question par rapport à nos milieux sociaux différents mais on ne s’est jamais jugées, je n’ai jamais eu aucune honte de me livrer à Anaïs, de lui montrer ma vie et elle non plus.

Anaïs : Je n’aime pas juger, de base, donc je ne vais pas juger mes amis. Ses parents m’aiment bien, les miens l’apprécient…


Et sur vous-mêmes ?

Anaïs : Quand on regarde le film, on se voit comme un regard extérieur…

Emma : … ça fait comme un miroir !

Anaïs : Voilà, moi je me suis vue comme Emma me voit depuis toutes ces années et Emma s’est vue comme moi je la vois depuis toutes ces années. C’est un peu bizarre de se voir comme ça au début, quand j’entends ma voix, je me dis que ce n’est pas possible !

Emma : En plus, on a toutes les deux de fortes personnalités, mais on ne déborde pas de la même manière. On ne se rend pas compte de la manière dont on interagit avec les autres, c’est vraiment quand on prend du recul qu’on peut réfléchir sur soi-même. J’ai beaucoup appris de mes relations, notamment avec ma mère. J’ai toujours eu conscience de la relation qu’on avait, mais je n’avais pas forcément conscience de la timidité que je pouvais avoir aussi.

Anaïs : Moi j’avais conscience que je suis un peu tête brûlée, que j’ai un fort caractère. Je n’ai pas changé d’ailleurs ! Ce qui est bien avec Emma, c’est qu’on est très différentes mais on se complète vraiment. Durant toutes ces années d’amitié, elle m’a permis de m’apaiser un peu plus, de m’assagir sur certaines choses et de réagir différemment plutôt que d’être dans l’impulsivité, tandis que je lui ai appris à avoir un peu plus de répondant et à s’affirmer. Elle m’apporte quelque chose et inversement.


Est-ce que le film a changé votre perception du cinéma ?

Emma : Ma mère m’a toujours emmenée au cinéma et m’a directement dirigée vers les films d’auteurs. J’ai toujours eu l’intention de faire le cinéma, j’ai voulu être complète et c’est pourquoi j’ai fait du chant, de la danse… J’aimerais beaucoup être actrice mais c’est vraiment indépendamment du film. J’ai commencé le cinéma en seconde, en apprentissage, ça m’a ouvert à la réalisation. Sans m’en rendre compte, quand j’avais des projets à tourner, c’était directement orienté vers le documentaire. Il y a un peu de Sébastien, bien sûr, mais je me sens seulement bien lorsque je fais un documentaire ! Ça n’a pas changé ma vision du cinéma, mais ça nous a permis d’être très bien placées pour voir comment se passait un tournage.

Anaïs : Avec Emma on s’est toujours dit qu’elle réaliserait un film et que j’en serais l’actrice principale ! (rires) Sur le tournage, on aurait simplement pu se contenter d’être devant la caméra, mais on posait énormément de questions sur les termes techniques. Je me souviens que je demandais à Sébastien : “donc il faut que je rentre hors champ du coup ?”

Emma : Quand on fait des interviews et qu’on nous met les micros, on dit qu’on a l’habitude maintenant ! (rires)

Anaïs : Ça m’en a appris plus sur le cinéma oui, j’ai toujours eu des rêves fous dans le cinéma, peut-être que ce documentaire va m’ouvrir des portes ou peut-être pas, on ne sait pas, mais j’aimerais bien continuer là-dedans !


C’était quoi les films et séries de votre adolescence ?

Anaïs : J’ai une série, je l’adore, je la regarde toujours bien que ce soit pas de ma génération, c’est Charmed ! Sinon la base : MalcolmMa famille d’abord

Emma : Moi Malcolm je déteste…

Anaïs : … après je suis passionnée de culture asiatique, surtout coréenne. A un moment dans le film on voit que j’aurais aimé faire des mangas, j’aime bien créer des histoires… Je regarde beaucoup de séries coréennes mais côté américain je suis plutôt des séries policières comme Bones ou Esprits criminels. Je regardais aussi toutes les séries de Disney Channel, c’était la base ! La vie de palace de Zack et CodyHannah Montana

Emma : Moi j’aime beaucoup le cinéma d’auteur et les comédies musicales. Et je pense que ça se voit un peu, puisque j’en ai fait pendant cinq ans. Mais si je dois retenir un réalisateur, ce serait Xavier Dolan. Ses films me touchent énormément, surtout J’ai tué ma mère. Je me suis dit que c’était une personne qui n’a pas peur d’affirmer de forts rapports qu’il peut entretenir avec sa famille. Sinon, dans le cinéma français, j’aime Robert Guédiguian

Propos recueillis par Gabin Fontaine le lundi 24 août 2020 à l’hôtel Pont Royal, à Paris.
Merci à Marie Queysanne et Fatiha Zeroual pour l’organisation de ces entretiens,
ainsi qu’à Emma et Anaïs pour leur disponibilité.

Adolescentes
Un film de Sébastien Lifshitz
Durée : 2h15
Sortie le 9 septembre 2020


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