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[Interview] Sébastien Lifshitz : “Adolescentes, c’est sept ans de ma vie !”

Sébastien Lifshitz est un fou de travail : alors qu’il a travaillé sur Adolescentes pendant sept ans, il a filmé en parallèle un autre documentaire, Petite Fille, consacré à une enfant transgenre de sept ans. Mais c’est l’épidémie de coronavirus qui a mis fin à son élan créatif : pendant le confinement, le réalisateur préparait son prochain long métrage dont le tournage était prévu aux États-Unis, mais les visas de travail de son équipe ont été refusés par le service d’immigration ! La sortie d’Adolescentes, décalée du 25 mars à décembre, et finalement à ce 9 septembre, lui donne l’occasion de venir parler à nouveau du film dans le cadre de sa promotion avec une très grande générosité.

Lire notre critique d’Adolescentes
Lire notre interview d’Emma et Anaïs, les deux jeunes filles du documentaire

Combien de temps de travail a représenté Adolescentes pour vous au total ?

Un an de préparation, cinq ans de tournage et un peu plus d’an de post-production, donc c’est sept ans de ma vie ! Le film devait sortir le 25 mars, ça se passait très très bien, puis j’ai progressivement vu qu’on allait avoir un véritable problème. On faisait une tournée en province pour présenter le film, et petit à petit, il y avait de moins en moins de spectateurs dans les salles ! (rires) Le distributeur a pris la décision de décaler le film assez tard, puisque je pense qu’il y a eu un véritable sentiment de sidération dans le milieu, qui n’arrivait pas à imaginer que les cinémas ferment et qu’on soit vraiment empêchés de sortir les films. L’évidence est apparue et on a dû reporter la sortie. Le film sort enfin en septembre, et on est vraiment content qu’il puisse enfin exister !


Au départ, le projet devait s’attacher au regard d’un jeune garçon…

Oui, le projet de départ était différent. Je voulais suivre un garçon, suivre l’itinéraire d’un adolescent. Je suis parti du principe que, moi-même étant un garçon, ce serait plus simple de raconter l’intimité de quelqu’un de mon propre sexe, et que des filles, probablement de cet âge-là en particulier, auraient du mal à se laisser approcher et à raconter au plus près. Je me suis mis en quête de chercher cet adolescent, et pendant cette recherche j’ai rencontré les proviseurs des différents lycées de Brive-la-Gaillarde (où a été tourné le film, ndlr.), car c’est une ville très particulière, vraiment une ville d’ados, où il y a à peu près une dizaine de collèges et de lycées.

Tous les proviseurs m’ont fait remarquer qu’il serait peut-être plus intéressant de choisir une fille plutôt qu’un garçon, car eux-mêmes avaient constaté pendant l’exercice de leur travail que les filles leur semblaient plus intéressantes, plus matures, plus complexes et qu’ils avaient aussi constaté que les filles de cette génération en particulier étaient plus affirmées, plus soucieuses de l’égalité des droits… Pour toutes ces raisons, ils me poussaient à ouvrir le casting aux deux sexes et c’est ce que j’ai fait : 75% des participants au casting étaient des filles, et donc 25% des garçons. Et effectivement, je suis arrivé aux mêmes conclusions qu’eux, que les filles étaient plus matures et plus intéressantes. Emma et Anaïs me sont apparues comme des évidences.

La grosse difficulté au départ a été de les départager, ce qui était impossible puisqu’elles étaient tellement opposées, et je restais avec mon idée première qui était de faire un seul portrait. C’était impossible de choisir l’une plus que l’autre et je trouvais qu’elles racontaient chacune une adolescence, qui n’est pas la même. Je ressentais le besoin d’avoir les deux, en fait ! Le hasard a voulu que j’apprenne à ce moment-là que j’apprenne qu’elles sont meilleures copines et dans la même classe, dans le même collège depuis la sixième. Et là, c’était pour moi comme une évidence de les filmer toutes les deux, de faire le portrait de chacune, mais aussi leur amitié à l’épreuve du temps. Le sujet s’est comme déplacé tout d’un coup, du portrait d’un garçon pour arriver au portrait de deux filles à travers le temps.


Avec combien d’images vous êtes-vous retrouvé au moment du montage ? Comment ce travail s’est-il organisé ? Aviez-vous déjà retenu des moments clés au cours de ces cinq années ou avez-vous appréhendé l’ensemble après avoir fini les prises de vues ?

Il y a eu cinq cents heures de rushs, mille cent séquences… Je les ai comptées ! Je n’avais jamais été dans telle situation et le montage a duré plus d’un an. Pendant les cinq ans, je regardais les images avec ma monteuse Tina Baz, j’écoutais ce qu’elle avait à dire sur Emma et Anaïs, ce qui pouvait influencer les séquences à venir. Elle me disait “tiens, regarde cette personne, tu ne la filmes pas beaucoup alors qu’elle me semble intéressante”. Ça nous permettait de réfléchir à des questions de mise en scène et de distance de la caméra…

Il a fallu une patience phénoménale pour venir à bout de ce travail. L’idée était de faire vraiment un seul film de deux heures, car c’était le contrat. Le premier bout-à-bout faisait douze heures ! J’ai quand même le sentiment que le film n’est pas une sorte de compilation des meilleurs moments, c’est un condensé de leur vie qui respecte les hauts et les bas qu’elles ont pu traverser, les moments creux, les événements, les drames… On a essayé d’être le plus fidèles possible sur ces deux heures et quart de film.


Comment avez-vous adapté votre dispositif de mise en scène à ce projet en particulier ?

Là, c’était un film très différent puisqu’il ne repose que sur des scènes de la vie. Il n’y a pas d’entretiens filmés face caméra. J’en ai fait avec elles pendant les cinq ans, je n’ai jamais arrêté car je ressentais le besoin qu’elles puissent avoir un moment où elles formulent ce qu’elles vivaient, à la fois à travers le film, cette expérience d’être filmée, mais aussi de mettre des mots sur leurs émotions. J’ai l’impression que ça les aidait à mieux comprendre ce qui se passait en elles, il y a eu des entretiens absolument incroyables, mais dès le début, j’étais pratiquement sûr de ne pas les utiliser en fait. Ce sont des moments qui accompagnaient le tournage.

Je voulais uniquement m’en remettre aux scènes de la vie quotidienne et c’était comme un autre film documentaire que j’ai fait, qui s’appelle La Traversée, qui avait été filmé de la même manière. On pense ça différemment qu’un autre documentaire qui peut se mettre en pause pour parler de ce qui est en train de se vivre, de ce qui s’est passé ou de ce qui va peut-être arriver. On était en permanence dans le temps présent, avec elles, et dans l’observation de leur vie de tous les jours. J’ai trouvé ça passionnant à vivre, car je ne sais pas si je referai un tel projet.


Je voulais justement vous demander si vous vous seriez vu retrouver Emma et Anaïs quelques années plus tard !

Dans le documentaire, on a toujours cette tentation de revenir cinq, dix ou vingt ans après pour voir ce que sont devenus les gens. C’est vrai pour beaucoup de sujets. Pour Emma et Anaïs, la curiosité, je l’aurais, bien sûr ! Mais ces sept ans ont été un moment de ma vie, un moment de la leur mais aussi un moment de la mienne, on a grandi ensemble d’une certaine façon ! Ça reste pour moi une expérience unique.


Comment fait-on pour continuer à filmer malgré les disputes, les conflits intimes ? Pour faire face à la crainte que ces personnages réels ne demandent à couper la caméra ?

Moi, je n’étais pas là pour leur plaire, et le film n’avait pas cette visée non plus. Ces moments de rébellion qu’elles vivent au sein de leur famille sont essentiels, c’est le propre de l’adolescence : c’est le moment où on se décolle de ses parents, où on essaie de devenir autonome, d’avoir une pensée propre qui va forcément s’opposer à celles de vos parents, ceux qui veulent à la fois vous protéger mais aussi chercher à vous contrôler, vous façonner. L’adolescence, c’est cet âge de rébellion où on s’oppose à ce contrôle, on veut trouver par nous-mêmes les réponses à ces questions qu’on se pose. Ces duels étaient absolument nécessaires au film !


Le milieu scolaire occupe forcément une grande part du film, on y voit notamment toutes les rentrées de septembre, la question de l’orientation, de l’opposition entre voie générale et voie professionnelle, l’admission post-bac… Comment était-ce de filmer ce sujet à l’intérieur du film ?

J’ai filmé des heures et des heures de cours ! Ce n’est pas ce qu’il y a forcément de plus passionnant à filmer, mais tout d’un coup, lorsque vous êtes dans un cours et que vous avez l’impression qu’il se passe quelque chose, que ce soit par la pédagogie du professeur, par le sujet du cours, ou par l’attitude des élèves… Il y a eu des moments comme ça. Il faut filmer à l’aveugle et parfois, une forme de miracle se produit. Pendant ces cinq années, j’ai croisé des professeurs que j’ai trouvés fantastiques, d’un courage et d’une patience exemplaires, mais aussi des professeurs d’une nullité crasse, qui n’ont aucune pédagogie. Il y a eu vraiment de tout. C’était d’ailleurs intéressant pour moi puisque ce documentaire m’a permis de voir de l’intérieur ce qu’était l’éducation nationale aujourd’hui par rapport à l’époque que j’ai connue. On a aussi filmé la première année de Parcoursup avec toutes les angoisses que ça a pu générer !


Vous avez été rattrapé par la réalité et avez décidé d’intégrer la manière dont les filles ont appréhendé les attentats de Charlie Hebdo et du 13 novembre…

Je voulais que les images des attentats surgissent tout d’un coup, de la même manière qu’elles ont surgi dans nos vies. Je voulais que ce soit comme un électrochoc, que ça arrive avec cette violence et cette sidération qu’on a tous vécu. Ce qui était important pour moi aussi, c’était d’être à l’écoute des ados à ce moment-là. À l’époque, on entendait les commentateurs habituels, les adultes, et on a très peu donné la parole aux enfants et aux ados. Là où j’étais, j’avais la possibilité de le faire et de les écouter, c’était très important que le film leur permette de dire ce qu’ils ressentaient, ce qu’ils comprenaient ou pas de ces événements, qui vont forcément marquer leur génération.


À la suite de ces événements, vous montrez aussi les premiers moments de conscience politique de ces adolescents !

On a toujours ce cliché des adolescents comme individus autocentrés et n’ayant aucune conscience de ce qu’est le monde extérieur, comme si finalement, le monde glissait sur eux et ne les pénétrait pas. En fait, on se rend compte qu’ils ont un avis. Ils n’aiment pas forcément l’exprimer ou ont du mal à l’exprimer mais ils ont un avis, ils regardent, ils écoutent et si l’occasion est là, ils disent ce qu’ils ont compris. Que ce soit les attentats ou les élections présidentielles, c’était des moments qui venaient soudainement incarner le monde extérieur et qui leur laissaient prendre la parole sur un sujet qui ne soit pas eux-mêmes.


Comment avez-vous vécu la sélection à Locarno ?

C’était la toute première projection publique du film, la salle était pleine, et je me souviens qu’il y avait des vagues de rires. Ce n’était pas des petits rires polis mais un rire qui se déploie dans toute la salle ! Je savais que le film avait des moments comiques, mais là, tout d’un coup, c’était un effet complètement décuplé et j’ai pris la mesure de ce que le film pouvait provoquer sur le public, ça m’a rendu extrêmement heureux. C’était la même chose au Centre Pompidou lors d’une rétrospective consacrée à ma filmographie, il y avait des moments où l’on n’entendait même plus ce que les gens disaient dans le film tant on riait dans la salle !


J’ai posé la même question à Emma et Anaïs… Quelles étaient les œuvres de votre adolescence ?

J’étais un adolescent très cinéphile, j’avais une collection de VHS ! On allait à la chasse ; quand je découvrais un cinéaste, il fallait que je voie tous ses films. Comme à l’époque, il n’y avait pas Internet et nombre de films n’existaient pas en VHS, je passais ma vie aux puces à essayer de trouver des films. À cause du divorce de mes parents, j’avais hérité de la télé, j’avais le droit de regarder tout ce que je voulais à condition de me lever pour aller à l’école. Je regardais le ciné-club du vendredi soir et du dimanche soir, La Dernière Séance aussi. Je découvrais plein de films en VO, des films rares aussi. On avait encore à l’époque, sur les chaînes publiques, une cinéphilie populaire qui était exceptionnelle. Ça passait en VF certes, mais il y avait Hitchcock, Fritz Lang en première partie de soirée… aujourd’hui ce serait complètement impossible !

Propos recueillis par Gabin Fontaine le lundi 24 août 2020 à l’hôtel Pont Royal, à Paris.
Merci à Marie Queysanne et Fatiha Zeroual pour l’organisation de cet entretien, ainsi qu’à Sébastien Lifshitz pour sa disponibilité.

Adolescentes
Un film de Sébastien Lifshitz
Durée : 2h15
Sortie le 9 septembre 2020


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