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[Interview] Carlo Mirabella-Davis : « Les deux tiers de l’équipe de Swallow étaient des femmes »

Nous avons rencontré le réalisateur Carlo Mirabella-Davis en tournée marathon, alors qu’il enchaînait en France le Festival du cinéma américain de Deauville et l’Étrange Festival à Paris afin d’y présenter son premier long métrage de fiction, Swallow. Il s’agit de l’un de nos films favoris de cette édition deauvillaise et avec raison, puisqu’il y a décroché le Prix spécial du 45e anniversaire du festival !

Swallow raconte l’histoire d’Hunter, une jeune femme au foyer incarnée par Haley Bennett, qui semble mener une vie parfaite. Mariée à un riche homme d’affaires qui reprend l’entreprise familiale, elle apprend qu’elle est enceinte de son premier enfant. Mais dès lors, elle développe un trouble du comportement : le syndrome de Pica, qui caractérise le fait de tirer une satisfaction en avalant divers petits objets…

Découvrez notre critique de Swallow !

C’est votre premier long métrage de fiction, et vous vous inspirez grandement de votre famille ainsi que de vos propres expériences…

Le film s’inspire de ma grand-mère qui était une femme au foyer dans les années 1950. Elle était extrêmement rigoureuse et s’imposait de nombreux rituels. Elle se lavait les mains de manière obsessionnelle, usait quatre savons par jour, douze bouteilles de désinfectant par semaine… Pour elle, cela lui permettait de trouver de l’ordre alors qu’elle se sentait impuissante. Mon grand-père l’a fait interner dans un institut psychiatrique, sous les conseils de son médecin. On lui a administré une lobotomie du cerveau, des électrochocs… J’ai toujours pensé que c’était une punition que de la traiter de cette manière, simplement parce qu’elle ne vivait pas selon les attentes de la société, elle n’était pas ce qu’on attendait d’une épouse ou d’une mère… donc j’ai voulu faire un film à propos de ça.


On voit très bien que Heather, l’héroïne, développe déjà de nombreux tocs au début de l’histoire : elle nettoie constamment la maison, veille à ce que tout soit rangé de façon symétrique… Et tout cela se ressent aussi dans la mise en scène du film, très symétrique.

Absolument ! Avant qu’elle ne manifeste le syndrome de Pica, on peut voir qu’elle développe ces tocs : sa manière méticuleuse de préparer ses repas pour son mari, la décoration de la maison… C’est là, et ça nous montre déjà comment elle se sent au sein de son mariage, comment elle ressent sa grossesse… et ce pourquoi va se développer le Pica. Ma directrice de la photographie Kate Arizmendi et moi-même avons eu l’idée de filmer cette maison de manière très vernaculaire, très rigide. La manière dont  Hunter est filmée lorsqu’elle se retrouve seule est différente de lorsqu’elle se retrouve en groupe ou en public. J’aimais beaucoup cette idée qu’elle soit perdue dans le cadre, ou que l’espace dans lequel elle soit devienne imposant, presque écrasant. Lorsqu’on est avec elle, dans des moments plus intimes, on réduit le champ et utilise davantage des gros plans pour faire ressentir ses expériences au spectateur.


Vous êtes-vous également inspiré des giallos (genre italien entre le thriller et l’horreur), notamment le Suspiria de Dario Argento, dans le choix des couleurs ? 

Oui ! Je suis un grand fan de Suspiria, mais avant tout, je suis fasciné par la manière dont Alfred Hitchcock utilisait la couleur dans ses films. Le rouge et le jaune représentent le danger, le vert s’associe à la mort… Je voulais que ce soit quelque chose d’important dans le film et au fur et à mesure que l’on avance, l’esthétique du film devient de plus en plus réaliste.


Quand on voit Hunter dans des environnements extérieurs, on pourrait avoir l’impression qu’elle se sent davantage en sécurité puisque les couleurs sont souvent plus chaudes, notamment lors de la scène au restaurant, et pourtant ce n’est pas le cas !

C’est une idée intéressante ! C’est vrai, les couleurs sont plus chaudes lorsqu’elle se trouve au restaurant. Je voulais presque que ce décor soit ressenti comme une extension de la maison, puisqu’on y retrouve ces immenses baies vitrées. C’est comme s’ils avaient quitté la maison sans y parvenir : cette maison correspond à un état d’esprit qui poursuit Hunter et la famille de son mari. C’est une quelque sorte une retranscription à l’image de la manière dont Richie et sa famille souhaitent la contrôler.


Comment avez-vous rencontré Haley Bennett ? 

Je l’admirais depuis longtemps pour sa filmographie, notamment dans La Fille du Train. Et pendant qu’on faisait les castings du film, je suis tombé sur une superbe interview d’elle et je me suis dit qu’elle correspondrait parfaitement au rôle. Ce qui est fantastique chez elle, c’est sa façon, très contrôlée, de faire transparaître de multiples émotions. Hunter a besoin de porter de nombreux masques à travers cette histoire : elle doit d’abord plaire aux autres, refléter les attentes de la société dans un environnement oppressant, d’où son sourire et son air placide, en apparence. Ensuite, elle endosse le masque du doute, exprime sa douleur. À la fin du film, Hunter revient à une sorte d’état primitif, elle est véritablement elle-même. Haley est brillante pour exprimer tout cela, quand on voit son regard tressaillir, la manière dont elle se touche les cheveux, bouge la tête de la bonne manière… Toute cette histoire se base sur ses gestes, sa façon d’être. Elle a porté beaucoup d’intérêt à ce personnage et je suis ravi qu’elle ait accepté de jouer dans le film.


En plus d’être l’actrice principale, elle est également productrice exécutive sur le film.

Elle a été extrêmement généreuse. Beaucoup d’acteurs n’ont pas le temps de faire tout ce qu’elle a fait : on s’est rencontrés à de nombreuses reprises pour reprendre chaque aspect du scénario et de son personnage, et beaucoup d’éléments du film sont venus d’elle, comme les gants qu’elle enfile pour faire le ménage ou la manière dont elle se touche les cheveux.


Vous avez aussi choisi l’actrice Elizabeth Marvel, qui incarnait la première femme présidente des États-Unis dans la série Homeland, pour camper le rôle de cette belle-mère manipulatrice… 

C’est une incroyable actrice ! Son rôle est très intéressant car elle s’empare d’Hunter tout en s’identifiant par moments à elle. Elle essaie de l’aider tout en cherchant à la contrôler, à faire en sorte qu’elle se conforme à ce système auquel elle appartient. Je pense que ce genre de choses arrive souvent : on voit parfois une partie de soi en quelqu’un d’autre et on déteste cette personne pour cette raison. Ici, elle donne des conseils à Hunter tout en consolidant un système. C’est ce qui arrive quand on a une culture qui a été inspirée depuis si longtemps par le patriarcat, par des hommes blancs et riches. On retrouve ça à travers les lois, la publicité… C’est systémique, et qu’on s’en rende compte ou pas, on contribue inconsciemment à ce système.


Le film doit aussi beaucoup à la manière dont vous représentez la toxicité de la relation entre Hunter et son mari, qui n’est pas explicitement violent mais pourtant particulièrement humiliant envers elle. 

Je voulais montrer tous ces petits moments qui peuvent sembler particulièrement douloureux pour une épouse mais dont son mari n’a strictement pas conscience. La scène du restaurant, par exemple, est d’une grande violence pour elle puisqu’on lui montre à quel point on ne la considère pas en tant que personne, comme si elle n’avait aucune importance (Hunter est interrompue alors qu’elle raconte une histoire, ndlr.), alors que pour les autres, il s’agit juste de changer de sujet. Pour moi, Richie est comme un Trump junior, il souhaite qu’Hunter intègre ce monde pour remplir le rôle qu’il lui a choisi, pour qu’elle le supporte dans sa carrière professionnelle, pour qu’elle porte son enfant et qu’elle fasse prospérer cette famille. Il est conscient de tout cela et quand il s’aperçoit qu’elle ne correspond pas à ses attentes, il n’éprouve que de la rancœur à son égard. Austin Stowell est très bon dans la façon dont il dépeint la tension de ce personnage, sa masculinité, alors qu’il cherche tout de même à s’inquiéter pour sa femme !


Vous avez annoncé ce film il y a trois ans, et dans ce laps de temps, beaucoup de choses ont changé aux États-Unis concernant la condition féminine, le droit à l’avortement… est-ce que cela a changé votre perspective sur le scénario ?

Je dirais que je suis accro à l’information ! Je suis toujours en train de lire les actualités, donc oui, la manière dont le monde change a définitivement affecté le film. Aux États-Unis, on a encouragé un mouvement conservateur qui revient sur bon nombre de droits acquis… Je me souviens des audiences très perturbantes de Brett Kavanaugh (un juge conservateur élu à la Cour Suprême en 2018 malgré des accusations de harcèlement sexuel, ndlr.), d’une émission de Tucker Carlson (un éditorialiste de Fox News, ndlr.) dans laquelle il avançait que le féminisme n’était plus nécessaire car le sexisme n’existait plus… Tout ça est très perturbant. Je voulais montrer que nous ne devions pas être complaisants, qu’il ne faut pas prendre nos droits pour acquis puisqu’il suffit que l’on regarde ailleurs un moment pour qu’ils nous soient retirés.


La scène de fin est donc encore plus poignante maintenant, quand on voit tout ce qui a pu se passer !

C’est bon à entendre ! Évidemment, j’ai été très inspiré par le mouvement #MeToo, qui est pour moi un véritable moteur pour initier le changement, autant dans mon pays qu’autour du monde. Il y a encore beaucoup à faire. Je pense que Swallow est un film féministe et que Trump représente tout l’opposé de ce à quoi je crois. Nous sommes forcés de vivre alors qu’il est en train de vomir tout ce sexisme, ce racisme, ce chaos à longueur de journée. C’est impossible d’être réalisateur et de ne pas penser à ce qu’il a de corrosif pour l’Amérique.


Quand nous sommes au tout dernier plan et que Hunter quitte les toilettes, la caméra continue de tourner, et nous voyons alors toutes ces femmes aller et venir… comme si l’histoire d’Hunter pouvait être finalement celle de toutes les femmes ?

Cette scène a été très compliquée et nous avons eu énormément de discussions à ce sujet. J’aime beaucoup les séquences finales que l’on ne coupe pas. En effet, on suit l’histoire d’Hunter, et une fois qu’elle s’en va, on se rend compte qu’on aurait très bien pu suivre l’histoire de chacune des femmes qui passe devant l’objectif. Quand on a filmé cette scène, nous ne l’avons faite qu’en deux fois, et j’ai été très ému par la performances de toutes les figurantes. Je ne les avais pas particulièrement briefées sur ce qu’elle avait à faire, et elles ont tout de suite compris ce qu’il fallait faire, apportant chacune une touche à leur personnage : se remettre du rouge à lèvres, s’arranger les cheveux, se regarder dans le miroir un instant… Ce genre de petit détail rend la scène magique et me fait dire « oui, j’aimerais savoir quelle est l’histoire de cette femme ! ».


Vous aviez aussi beaucoup de femmes dans votre équipe technique !

En effet, deux tiers de l’équipe étaient des femmes ! J’étais heureux de voir tant de femmes artistes faire partie de l’aventure et s’approprier cette histoire, ce qui fait que j’avais au départ très peur que mon regard, en tant qu’homme, ne nuise au film. C’est quelque chose dont j’ai beaucoup parlé avec mes productrices Mynette Louis et Mollye Asher. Pour moi, la solution était d’y penser constamment et de savoir me remettre en cause. J’ai pu collaborer avec d’incroyables personnes comme Kate Arizmendi, ma directrice de la photographie, Erin Magill, ma chef décoratrice, ma costumière Liene Dobraja et évidemment Haley Bennett et bien d’autres. Je pense que tout cela a été déterminant afin de conserver l’authenticité du film et pour faire en sorte que l’histoire d’Hunter soit aussi vraisemblable que possible. Mais ça, c’est au spectateur d’en décider !

Entretien réalisé le mercredi 8 septembre 2019 à l’hôtel Royal Barrière, lors du Festival du cinéma américain de Deauville. Propos recueillis et retranscrits par Gabin Fontaine, relus par Laurène Bertelle.
Merci à Sophie Bataille et UFO Distribution d’avoir permis la réalisation de cet entretien.

Swallow
Un film de Carlo Mirabella-Davis
Durée : 1h34

Sortie le 15 janvier 2020

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