FocusRobert Zemeckis

[Focus Zemeckis] Seul au monde : pourquoi le départ de Wilson est-il si triste ?

Si Robert Zemeckis est connu pour ses films en performance capture comme Le Pôle Express ou pour sa célèbre trilogie Retour vers le futur, on oublie parfois qu’il est aussi le réalisateur de classiques comme Seul au monde. Sorti en 2001, le film raconte l’histoire de Chuck (Tom Hanks) qui, après avoir survécu au crash d’un avion, s’échoue sur une île déserte et y survit pendant plus de quatre ans avant d’être retrouvé et secouru. 

Seul au monde est un des films les plus connus de Tom Hanks (qui a d’ailleurs collaboré à plusieurs reprises avec Robert Zemeckis), mais il n’en est pas la seule vedette. Car le personnage qui continue de faire pleurer le spectateur à chaque fois qu’il regarde ce film, ce n’est pas Chuck : c’est Wilson.

Wilson est un ballon de volleyball sur lequel le personnage de Tom Hanks va, sur un coup de tête, dessiner un visage, et qui va devenir son compagnon d’exil. Durant quatre ans, Chuck n’aura que Wilson sur qui compter, à qui parler. Malheureusement, lorsque Chuck s’enfuit de son île, Wilson tombe de son radeau et part à la dérive, dans une scène déchirante, presque digne de la mort de Jack dans Titanic (de “Je suis désolé, Wilson” à “Je ne t’oublierai jamais, Jack”, il n’y a qu’un pas…). Pourtant, Wilson n’est qu’un ballon. Comment diable Robert Zemeckis a-t-il bien pu nous émouvoir à ce point en filmant un ballon flotter sur la mer ?

Comment rendre un ballon attachant en trois étapes

1. Le filmer comme un véritable personnage

La première fois que l’on aperçoit Wilson, c’est lorsque Chuck, le personnage de Tom Hanks, déballe les colis qui se trouvaient dans l’avion et qui se sont échoués sur l’île. La caméra comme le protagoniste n’y accordent alors aucune importance : Chuck examine le ballon et n’y voit aucune utilité, à l’inverse d’autres paquets comme les patins à glace qui peuvent trancher ou la robe qui peut servir de filet de pêche. Il pose alors le ballon et le spectateur n’y fait plus attention.

Pourtant, dès lors que Chuck donne naissance à Wilson en lui dessinant un visage, la caméra de Zemeckis le considère aussitôt comme un personnage à part entière. Elle lui accorde un temps non négligeable à l’écran, et Chuck et Wilson sont filmés ensemble en champ/contre-champ : les plans passent de l’un à l’autre comme s’ils étaient deux interlocuteurs.

Au début, Chuck ne fait que parler et regarder Wilson. Le ballon, bien sûr, ne bouge pas, mais c’est justement parce qu’il est inanimé que le spectateur peut lui imaginer toute sorte d’émotions : est-il en train de juger Chuck ? De lui sourire ? Plus tard, Chuck imagine même que Wilson lui répond. La caméra filme alors en suivant le point de vue de Chuck : elle nous montre Wilson de la façon dont Chuck le regarde et écoute sa réponse, et le spectateur se surprend à s’imaginer, lui-aussi, que Wilson est en train de parler, silencieusement. Et dans ses réponses imaginaires (que le spectateur comprend par le biais des réponses de Chuck), on s’aperçoit que Wilson incarne tantôt les pensées positives de Chuck (« Tu avais raison »), tantôt ses pensées négatives (« Si, je te dis qu’on a le temps ! », « Tu es obligé de remettre ça sur le tapis ? »).

2/ En faire un adjuvant du protagoniste

Si on s’attache autant à Wilson pendant le film, c’est aussi parce qu’il aide considérablement Chuck à survivre (indirectement, bien sûr !), et ce, dès sa création. Wilson « naît » lors d’un accès de colère de Chuck : celui-ci vient de se blesser en essayant désespérément d’allumer un feu, et de rage, il lance avec sa main ensanglantée le ballon de volley qui se trouve près de lui. Plus tard, la colère passée, Chuck décide de dessiner un visage sur la trace de sang qu’il a laissée sur le ballon. Quelques instants plus tard, surprise : il réussit à allumer un feu, non sans avoir plaisanté en “demandant” de l’aide à Wilson (“Tu n’aurais pas une allumette, par hasard ?”).

Aussitôt, l’arrivée de Wilson est donc associée à un événement positif pour Chuck. Ce sera le premier d’une longue série : en parlant à voix haute à Wilson, Chuck arrive à organiser ses pensées, et c’est en mettant ses idées au clair que le protagoniste arrive à avancer, en allumant d’abord un feu, puis en comprenant le crash de l’avion, en fabriquant de la corde pour un radeau…

Avoir quelqu’un a qui parler améliore aussi le moral et l’état psychologique de Chuck, en brisant la solitude. Juste après avoir créé le visage de Wilson, on peut voir, grâce à un jeu de regard, que Chuck hésite à adresser ses premières paroles au ballon : passer ce cap, c’est accepter la folie… Mais il n’attend pas bien longtemps, ce qui montre bien au spectateur son terrible besoin de communiquer avec qui (ou quoi) que ce soit. Plus tard, Chuck commence même à parler de ses actions en utilisant la première personne du pluriel (« Nous allons devoir fabriquer beaucoup de corde ») : il a trouvé un coéquipier pour partager ses épreuves. Et le travail d’équipe, même s’il reste imaginaire, est bien plus agréable !

Indirectement, le spectateur comprend aussi que Wilson a aidé Chuck dans ses moments les plus difficiles : lors d’une de leur conversation, Chuck admet que Wilson “avait raison” de l’obliger à tester la corde avant de se pendre, lui permettant, ainsi, de rester en vie. Bien qu’étant le fruit de l’imagination du protagoniste et le simple reflet de ses propres pensées, ce ballon lui apporte donc une réelle aide. Dans un schéma narratif, on appelle ce personnage un “adjuvant” : celui qui aide le héros à surmonter ses épreuves et à avancer dans l’intrigue. Et un personnage comme celui-ci, on s’y attache…

3/ Lui donner une histoire

En plein milieu de Seul au monde, Robert Zemeckis place une énorme ellipse temporelle : quatre ans se sont écoulés depuis le crash de l’avion ! On s’aperçoit que Chuck a changé physiquement : il s’est amaigri et ses cheveux et sa barbe ont poussé. Mais le fameux ballon, lui aussi, est victime du temps qui passe : il est abimé, usé, et lui aussi a désormais de longs cheveux, ajout esthétique de son créateur.

Mais durant toutes ces années, Chuck a aussi créé un véritable lien avec Wilson, et Robert Zemeckis prend un grand soin à montrer l’évolution de leur relation. Au tout début, comme nous l’avons vu, Chuck hésite à parler à Wilson, et l’interprétation la plus évidente est que Chuck sait que cela n’est pas sensé de s’adresser à un objet. Toutefois, on peut aussi y voir une scène de rencontre entre deux inconnus, l’un ayant aperçu l’autre et cherchant une manière de commencer la discussion – par une plaisanterie, par exemple ?

Quatre ans plus tard, Chuck et Wilson sont devenus de vieux amis. Ils partagent désormais des souvenirs ensemble, que Chuck se remémore : le fameux moment de la tentative de suicide en est le plus bel exemple. Comme deux amis d’enfance, Chuck et Wilson plaisantent ensemble, mais se disputent aussi : dans une des scènes les plus importantes entre les deux personnages, Chuck se met en colère et jette Wilson en dehors de la grotte. Aussitôt, la culpabilité envahit le personnage de Tom Hanks, et il court après son précieux ballon. L’ayant retrouvé, il s’excuse, lui promet de ne jamais recommencer, et le “soigne” en lui redessinant son visage effacé. Le spectateur comprend que Chuck s’est véritablement attaché à Wilson, et que toute séparation lui briserait le cœur… Robert Zemeckis a ainsi terminé son travail : son spectateur est fin prêt pour la scène qui, justement, lui brisera le cœur !

La scène de séparation : une émotion qui monte crescendo

Ça y est, c’est le moment : le personnage de Tom Hanks a fini de construire le radeau qui le fera partir, lui et Wilson, de leur île déserte. Dès que la météo est favorable, les deux amis se lancent dans ce voyage sans retour ! Bonne nouvelle : l’étape la plus compliquée, à savoir passer la barrière de corail et ses vagues déchaînées, est réalisée avec brio. Chuck et Wilson sont tous les deux indemnes !

Mais c’est plus tard, alors que la mer est calme et que Chuck s’est endormi, que Wilson se balance dangereusement, puis glisse : le spectateur assiste impuissant à la scène, incapable de réveiller Chuck qui n’a pas vu que son ballon était tombé à l’eau ! Quelques instants plus tard, quand Chuck s’est rendu compte du drame et cherche Wilson à l’horizon, le spectateur l’aperçoit encore une fois dans le cadre, dans le dos du protagoniste – Zemeckis use souvent de cette technique dans Seul au monde : il rend le spectateur complice en lui montrant ce que le protagoniste, lui, n’aperçoit pas. A ce moment du film, le réalisateur a tout à fait convaincu son spectateur que Wilson était un être sensible et intelligent, et on l’imagine alors désespéré, partant à la dérive sans aucun moyen de crier au secours ni de faire un quelconque mouvement… Heureusement, Chuck l’aperçoit, et nage pour aller le sauver.

Mais épuisé par les efforts des dernières heures (et des quatre dernières années), Chuck n’arrive pas à rattraper Wilson. La caméra qui le filme est placée à la hauteur de son visage : comme lui, elle semble lutter pour rester à la surface de l’eau, faisant éprouver au spectateur les difficultés qu’il rencontre. Tout d’un coup, une musique dramatique et émouvante se lance, alors même que le personnage de Tom Hanks continue ses efforts. Et c’est le coup dur pour le spectateur, qui sait dès ce moment qu’il est trop tard : on continue à regarder le protagoniste lutter tout en sachant qu’il n’y arrivera pas… C’est ce choc, cette différence entre ce que la musique nous explique et ce que l’image nous montre qui crée cette émotion saisissante.

Et puis notre protagoniste finit par abandonner. Il doit choisir entre Wilson et son radeau, et il opte pour le second : par là même, il choisit de vivre, de rentrer chez lui. L’abandon de Wilson est ainsi semblable au départ de l’île : difficile, car il s’agit de quitter ce qui fut son quotidien pendant quatre ans, mais nécessaire pour retrouver sa vie.

En pleurs, Chuck ne cesse de s’excuser auprès de Wilson, qui s’éloigne de plus en plus de la caméra. A ce moment, on se souvient alors que notre protagoniste a pris l’habitude d'”entendre” Wilson parler. S’imagine-t-il alors que son ballon est en train de l’implorer de venir le chercher, et qu’il lui en veut de le laisser tomber ? Il faut évidemment ici reconnaître le jeu d’acteur exemplaire de Tom Hanks : car si Robert Zemeckis a fait des choix de réalisation très pertinents pour rendre Wilson attachant, c’est bien le jeu de Tom Hanks qui le rend véritablement vivant. Alors que son ami reste durant tout le film un ballon inanimé, c’est par sa part de dialogue que l’on entend Wilson parler, et c’est par ses pleurs et ses cris que l’on voit Wilson mourir…

Seul au monde est un film de survie grand public et accessible, mais il est aussi un très bel exemple de narration et de réalisation. En utilisant des techniques comme l’ellipse temporelle ou des plans fixes au cadrage bien particulier (une des spécificités de ce film), Robert Zemeckis donne une voix à ses images, il fait comprendre à son spectateur un élément de l’histoire ou de la psychologie de son personnage sans qu’un dialogue ne soit nécessaire. Et c’est justement par le biais d’un personnage sans voix et sans vie que le cinéaste réussit à nous émouvoir le plus : c’est aussi Wilson qui, en silence, fait avancer notre héros et nous dévoile ses pensées et ses émotions.


Vous avez aimé cet article? Abonnez-vous à notre newsletter et découvrez chaque mois le meilleur de Silence Moteur Action!

Vous pouvez aussi nous soutenir gratuitement en regardant une publicité : cliquez ici ! 

Comment here