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[Focus Police] Quand les “gardiens de la paix” ne protègent plus

Entre la mort de George Floyd, Américain noir tué par un policier en mai dernier, ou les manifestants français blessés par les charges des CRS durant la crise des gilets jaunes en 2019, le constat est frappant : les cas de violences policières sont de plus en plus fréquents – ou, du moins, mis en lumière. En conséquence, les civils se méfient de plus en plus des forces de l’ordre, qu’ils n’estiment plus à même de les protéger…

Au cinéma, les films sur les violences policières se multiplient également depuis quelques années, reflet d’une préoccupation grandissante sur ce problème de société : on peut citer notamment Detroit (Kathryn Bigelow, 2017), Blackkklansman (Spike Lee, 2018), Blindspotting (Carlos Lopez Estrada, 2018), The Hate U Give (George Tillman Jr., 2019) ou encore le Français Les Misérables (Ladj Ly, 2019). Mais la brutalité des forces de l’ordre apparaît également dans d’autres films dont le sujet principal est autre, comme Billy Elliot (Stephen Daldry, 2000) ou encore 3 Billboards (Martin McDonagh, 2018). Comment cette violence est-elle alors représentée à l’écran et dans quel but ? Est-elle dénoncée ou au contraire utilisée comme ressort cinématographique ?

La bavure policière : la violence de l’ombre

Une bavure  : c’est ainsi qu’on nomme une faute grave commise par un policier dont les actions dépassent largement le cadre de ses fonctions, comme une agression voire un homicide ne résultant pas de la légitime défense. Depuis quelques années, le mouvement “Black Lives Matter” dénonce le racisme des forces de l’ordre, dont les violences sont régulièrement commises à l’encontre de personnes noires. C’est également ce sujet que traitent les films The Hate U Give et Blindspotting.

Dans le premier, on suit Starr (Amandla Sterbeng), une adolescente témoin du meurtre de son ami Khalil par un officier de police. La scène (ci-dessous) montre la façon dont la voiture des deux jeunes est arrêtée par un policier qui demande à Khalil de sortir du véhicule. Le spectateur observe la scène à travers les yeux de Starr, assise côté passager, qui n’arrive pas à voir le visage de l’agent mais qui se concentre sur certains détails, comme son badge accroché à la poitrine, ou encore sa main… posée dès le début sur son pistolet. Tout d’un coup, Khalil se fait tirer dessus alors qu’il venait d’attraper une simple brosse à cheveux, confondue par le policier avec une arme. Le spectateur entend le coup de feu et voit Khalil chuter avant d’apercevoir l’auteur du tir : le policier. Ce mouvement de caméra suit toujours le point de vue de Starr, mais il a aussi pour effet sur le spectateur de montrer à quel point le tir est soudain et n’est précédé d’aucune mise en garde de la part du policier.

Le film Blindspotting, lui, nous présente Collins (Daveed Digs), un Américain noir qui est lui aussi témoin d’une bavure policière (le meurtre d’un inconnu qui fuyait les forces de l’ordre) en pleine rue alors qu’il se trouve dans sa voiture. Le plan, magnifique, arrive à nous montrer à la fois le policier, vu directement par Collins, et la victime, aperçue à travers le rétroviseur de la voiture. Contrairement à The Hate U Give, Blindspotting ne laisse aucun bénéfice du doute au policier, qui tire à trois reprises, et ce après avoir entendu la victime supplier de ne pas tirer.

Les deux scènes ont un point commun : celle de montrer un policier, une victime et un témoin, seuls. C’est une bavure qui n’aurait pas du être vue par le témoin, et encore moins par le spectateur : l’idée est ici de montrer que ce la police cherche bien souvent à dissimuler à la population, soit ses propres dérapages. Il s’agit alors de confronter la parole du policier à celle du témoin : celui-ci devra-t-il parler, au risque de s’attirer lui-même des ennuis ? Ces scènes sont d’ailleurs généralement vues à travers les yeux du témoin ou sont du moins très prenantes, afin que le spectateur puisse s’identifier et ressentir la détresse des personnages. La suite et fin de Blindspotting nous prouve également que le sujet principal du film n’est pas l’homicide en lui-même, mais bien la situation de peur dans laquelle se trouvent quotidiennement des Américains noirs, angoissés à l’idée qu’à tout moment une mauvaise rencontre avec la police puisse dégénérer. Enfin, le témoin identifie dans les deux cas très clairement le visage de l’officier, qui est également nommé : la police est incarnée par une personne, elle est individualisée en un cas particulier, afin de dénoncer une pratique qui, malheureusement, n’est pas exceptionnelle.

La charge policière : l’oppression du peuple

A l’opposé de la bavure policière, qui se passe dans l’ombre, les forces de l’ordre sont aussi souvent représentées au cinéma sous la forme d’une masse de policiers chargée de remettre de l’ordre lors d’une manifestation ou d’une émeute. On en trouve un bon exemple dans le film Billy Elliot : le protagoniste (joué par Jamie Bell), passionné de danse, habite l’Angleterre des années 1980, celle de Margaret Thatcher, dont les réformes radicales conduisirent à la grève des mineurs, incarnés à l’écran par le père et le frère de Billy. Dans une des scènes emblématiques du film, on peut voir la police charger les grévistes, et finir par arrêter le frère de Billy, Tony.

La scène n’est pas particulièrement violente ni dure à regarder : le réalisateur y apporte même un peu de légèreté en utilisant l’humour. Les habitants, qui prennent le parti des grévistes et les aident à s’enfuir en leur ouvrant les portes de chez eux, et qui sont aussi les victimes collatérales des policiers, sont sources de comique, tandis que la chanson « London Calling » des Clash donne au tout un rythme entraînant et une atmosphère d’anarchie. Toutefois, la scène combine également de nombreux plans serrés sur les jambes des policiers prêts à piétiner tout ceux qui se trouveront sur leurs chemins, ou sur leur bousculade, accentuant cette idée de brutalité : c’est la cohue, à la fois dans le camp des policiers et des grévistes. Puis c’est un plan fixe qui nous présente un mur entier de policiers face au frère de Billy, seul : le rapport de force n’est désormais plus égal… Enfin, la scène se termine avec la chute de Tony, tabassé par les quatre officiers de police à cheval (qui, vus au ralenti, ont des airs de cavaliers de l’Apocalypse). Le drap blanc, qui pourrait avoir pour but de cacher le visage de Tony, est pourtant taché de sang, ce qui permet au spectateur d’imaginer l’ampleur de ses blessures.

Dans ce genre de scènes représentant des charges de forces de l’ordre, les policiers sont anonymes : leur uniforme et leurs casques ne permet pas de les identifier, ni de les différencier. Contrairement aux scènes de bavures policières, ils forment une masse indistincte qui oppresse le peuple, le prive de ses libertés. Généralement, ce n’est pas tant la police qui est visée que le gouvernement, l’Etat qui la dirige. Dans Billy Elliot, il s’agit du gouvernement de Margaret Thatcher, mais on pense aussi à tous les films qui ont pour sujet des régimes totalitaires accompagnés d’une police politique répressive : la monarchie absolue française dans Les Misérables de Tom Hopper (2013), la Stasi de l’Allemagne de l’Est dans Good Bye, Lenin! (Wolfgang Becker, 2003) ou le régime de Pinochet au Chili dans Colonia (Florian Gallenberger, 2016).

La violence, inhérente à la police ?

Mais le cinéma – notamment les films d’action et les polars – aime montrer les forces de l’ordre comme résolument violentes, même lorsqu’il ne cherche pas à les dénoncer. Souvent, dans ces films, c’est même ce qui les rend héroïques : les policiers savent se battre, arrivent toujours à viser leur cible… Bien sûr, ce sont des compétences justifiées pour un policier, mais cette violence est souvent montrée pour ce qu’elle apporte de suspense et d’action, parfois de manière irréaliste ou accentuée, et sans la remettre en question. On peut par exemple citer la figure populaire du policier justicier comme Clint Eastwood dans L’inspecteur Harry (Don Siegel, 1971), prêt à tout pour faire triompher la justice, quitte à ne pas écouter ses supérieurs, à partir seul sur les traces du coupable et à l’arrêter non sans une belle bagarre et quelques coups de feux. Mais on peut légitimement se demander si cette façon de représenter le policier comme un super-combattant peut façonner notre vision de la police, et notamment la façon dont des jeunes spectateurs qui rêvent d’être policiers peuvent entrevoir ce métier.

Le film 3 Billboards montre également très bien comment un policier est doté de tout le matériel et l’entraînement nécessaire pour se défendre et arrêter les criminels dans le meilleur des cas, mais aussi pour être violent, dans le pire. Le film aborde ce sujet via le personnage de Jason Dixon, (interprété par Sam Rockwell) un policier aux violents accès de colère, à la fois raciste et homophobe. Dans la scène où il passe à tabac le jeune Welby, l’acteur insiste sur la démarche calme du personnage, et sur sa nonchalance lorsque qu’il casse la vitre du bâtiment avec sa matraque, frappe et jette par la fenêtre sa victime, et redescend comme si de rien n’était. Un des plans se concentre notamment sur la taille de Sam Rockwell, où sont rangés correctement matraque et pistolet, prêts à l’usage. Si le personnage de Dixon trouve une rédemption au long du film, et que son personnage est assez complexe pour aller outre la figure du “flic violent”, le film amène tout de même à s’interroger sur le recrutement des policiers, notamment dans les petites villes américaines : comment une personne aussi violente et intolérante en vient-elle à porter des armes ?

De ce constat découle également le personnage type du “flic ripou”, qui utilise sa position à des fins personnelles : corruption, règlements de compte… Dans des films comme Cellular (David R. Ellis, 2004) ou Hot Fuzz (Edgar Wright, 2007), le méchant de l’histoire s’avère, en définitive, être un policier. Il souhaite évidemment cacher son comportement et ses crimes et y arrive durant un temps. Comment ? Parce qu’il est une figure d’autorité, tout d’abord : qui pourrait suspecter un “gardien de la paix” ? Généralement, les films le présentent d’ailleurs comme une personne de confiance, un bon ami du personnage principal, par exemple. Mais aussi, parce que ses années d’expérience à enquêter pour trouver la vérité lui ont donné les bons réflexes et les bons contacts pour la dissimuler. Malheureusement, on peut regretter que certains films qui mettent en scène ces policiers “pourris” aient en premier lieu pour but de valoriser, en opposition, la figure du “bon flic”, celui qui fait tellement bien son travail qu’il démasque même les policiers criminels ! On pense en particulier au film Cellular, dans lequel le bon vieux policier proche de la retraite, qui souhaite se reconvertir en ouvrant un spa, finit par un dernier acte d’héroïsme en arrêtant une bande de policiers corrompus, sans remords et sans aucun principe pour leur profession…

Le cinéma représente donc souvent la police comme résolument violente : parce qu’elle le doit, dans certains cas ; parce qu’elle le peut, dans d’autres. De plus en plus de films prennent le problème à bras le corps en rendant visible la brutalité à outrance des forces de l’ordre, souvent en choisissant d’adopter le point de vue des victimes : la police devient alors non plus une protection mais une menace. Cependant, d’autres films d’action de type blockbusters ont également tendance à représenter une police violente à des fins scénaristiques ou cinématographiques : une police qui arrête calmement les criminels, c’est tout de même moins intéressant pour une soirée ciné…

Laurène Bertelle


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