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[Focus Police] Filmer les interpellations

À l’occasion de la sortie ce mois-ci du thriller Police d’Anne Fontaine, de la comédie La Daronne de Jean-Paul Salomé et du documentaire Un pays qui se tient sage de David Dufresne, nous dédions notre focus à la représentation des forces de l’ordre à l’écran.

Au cinéma, on retrouve souvent deux types de scénarios : soit nos personnages principaux sont policiers, soit la police est l’antagoniste. Dans le premier cas, souvent dans les films policiers et thrillers, notre point de vue de spectateur est celui des forces de l’ordre ; dans le second, on suit le film à travers les yeux de ceux qui sont persécutés. Dans les deux cas, la confrontation est souvent synonyme de tension. Comment retranscrire cela à l’écran ? Comment met-on en scène une rencontre en police et civils dans un film ? Et plus particulièrement, comment peut-on filmer une interpellation ?

Un geste purement cinématographique

De la même manière qu’un film ne montre que très rarement les gestes anodins du quotidien (comme un personnage allant aux toilettes, achetant sa baguette le matin), mettons dès à maintenant de côté les séquences d’interpellation se déroulant sans accroc. Déjà car ces séquences sont rares au cinéma, mais surtout car ce qui intéresse le septième art, c’est toujours lorsque l’extraordinaire prend le pas sur l’ordinaire. Quand un moment de vie classique dérape. Et donc quand ce qui aurait dû être une banale interpellation dégénère.

Dans les films policiers (Seven, Memories of Murder, L.A. Confidential), les protagonistes sont des membres de la police. L’interpellation fait donc partie de leur quotidien, et celle-ci arrive souvent au climax du film, dans le dernier acte avant la résolution de l’affaire. Le plus souvent, aussi, à l’issue d’une course poursuite. Il y a donc une montée progressive de la tension (nos héros vont-ils réussir à attraper le coupable ?) qui passe par des mécanismes relevant du film d’action : une musique rythmée, qui occupe tout le spectre sonore, une caméra qui ne contrôle plus l’action mais la subit, et qui cherche les personnages (qui courent, conduisent…), donnant un sentiment de vitesse, d’urgence. On peut qualifier ce geste de fondamentalement cinématographique, l’objectif est avant tout de filmer une séquence d’action efficace et soignée.

Les exemples sont nombreux, et la séquence de la course poursuite dans Memories of Murder en est un digne exemple. Dans le film de Bong Joon-Ho, les policiers sont d’abord cachés puis, pensant voir le coupable, le poursuivent dans un petit village jusqu’à une usine. Tous les ingrédients sont là : la nuit, rendant le champ de vision difficile, les personnages courant après un coupable invisible dans une scène avec un sens de la lumière et du cadrage extrêmement précis. Il en résulte une séquence impressionnante de maîtrise, faisant partie de celles qui nous scotchent à notre siège de cinéma.

Raconter et montrer l’invisible

À l’opposé de ces films aux fins de divertissement (n’enlevant rien à leurs qualités), on peut parler de cinéma plus social, dans lequel l’interpellation est là pour raconter quelque chose non pas sur les personnages mais sur nous et la société. Ce cinéma-là est plus rare, plus récent également, et il est souvent raconté par de nouveaux et jeunes cinéastes, puisant dans leur expérience : Ryan Coogler avec Fruitvale Station (2014), Mathieu Kassovitz avec La Haine (1995), Kaouther Ben Hania avec La belle et la meute (2017), Ladj Ly avec Les Misérables (2019) ou, bien sûr, Spike Lee. En 1989, à 32 ans, ce dernier signe avec Do The Right Thing l’une des œuvres majeures du cinéma américain. Le film raconte le quotidien d’un quartier de Brooklyn lors d’un été, en pleine canicule. L’ambiance est tendue, mais tout explose lorsque la police interpelle et tue l’un des protagonistes.

Dans le film, comme dans beaucoup lui ayant emboîté le pas, il est question de se mettre à la hauteur des hommes et femmes subissant les interpellations violentes de la police. Spike Lee réussit avec brio à ne pas être manichéen. Les tensions viennent des deux côtés et les esprits sont échauffés. Nous sommes spectateurs de la scène, et nous avons de fait un recul par rapport aux protagonistes. Jamais nous ne sommes pris à partis, nous sommes toujours extérieurs et… simples spectateurs, incapables d’agir.

La puissance de ces films, c’est d’arriver à allier sujet sociétal et maîtrise cinématographique. Chez Spike Lee comme chez Ladj Ly ou Ryan Coogler, il y a une précision dans le montage et le rythme, dans ce qui est montré ou caché, dans les regards. La tension est toujours parfaitement gérée, et la caméra est souvent là comme un personnage à part entière, tremblante, instable. Deux choix s’offrent aux cinéastes, parfois en même temps comme dans l’exemple ci-dessous. Soit la caméra est proche des personnages, avec eux, pour tenter de nous immerger au plus près. Soit elle est, à l’inverse, très lointaine et filme en longue focale (en zoom), afin de donner la sensation d’un regard extérieur, presque omniscient.

Si les scènes d’interpellations sont récurrentes dans le cinéma d’action et policier, souvent pour rajouter de la tension et faisant suite à une séquence d’action, elles sont depuis quelques décennies le reflet de ce qui se passe dans notre société avec un nouveau cinéma, porté par des jeunes cinéastes. Un cinéma qui fait miroir à la réalité tout en étant de grands objets de cinéma.


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