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[Focus Police] Femmes flics : un changement de représentation ?

Alors que Virginie Efira partage l’affiche du film Police d’Anne Fontaine avec Omar Sy et Grégory Gadebois (en salles depuis le 2 septembre), l’équipe de Silence Moteur Action vous propose de conclure son focus mensuel consacré à la police, en revenant sur la représentation des femmes flics au cinéma et à la télévision. Côté séries françaises, quelques noms viennent en tête : l’une des anciennes têtes de proue de TF1, Julie Lescaut, portée pendant plus de vingt ans par Véronique Genest ou Candice Renoir présente depuis huit saisons sur France 2. Entre les deux séries, un point commun dans le synopsis : il s’agit de deux femmes flics qui doivent concilier leur travail… et leur vie de famille !

Difficile de ne pas penser qu’on aurait droit à une représentation stéréotypée de la femme, dont on questionnerait les aptitudes face à ses homologues masculins. Car le genre du film policier ou de la série policière est essentiellement masculin, les œuvres portées uniquement par des personnages féminins (quand elles ne sont pas en duo avec un homme), étaient encore rares jusqu’au début des années 2010. Cette nouvelle décennie pourrait pourtant marquer un tournant dans la représentation des femmes flics à l’écran, et c’est du moins ce que l’on essaiera de vous prouver, exemples à l’appui.

Des rôles sous-exposés et stéréotypés ?

On l’a dit : le nombre de films policiers portés par des personnages féminins sont une infime part des productions du genre. C’est le constat qu’effectue l’universitaire Neil King dans une étude consacrée à la représentation des femmes flics à l’écran, publiée en 2008. Bien que ces recherches ne concernent que les productions hollywoodiennes, leur résultat illustre un problème que l’on peut retrouver à toutes les échelles dans l’industrie du cinéma : la sous-exposition des femmes devant comme derrière la caméra (qu’évoquait d’ailleurs le documentaire Tout peut changer que nous avions découvert en 2019 au Festival de Deauville). Les chiffres parlent d’eux mêmes : entre 1973 et 2008, seuls 24 films hollywoodiens mettent en vedette des femmes policières contre 267 pour les hommes. Parmi ces 24 films, seuls sept ont été écrits par des femmes… et trois mis en scène par des réalisatrices.

L’étude met aussi en avant les traits de caractère communs de ces personnages féminins : il s’agit bien souvent de “bleues”, soit les petites nouvelles de la police, qui travaillent sous couverture (et abusent de leurs charmes pour mener à bien leur mission, évidemment) ou sont attachés à des affaires traitant de serial killers (comment ça, on parlerait de Jodie Foster dans Le Silence des Agneaux ?). Aussi et surtout : ces personnages féminins auraient plus de chances que leurs comparses masculins d’avoir une relation amoureuse… qui les mènerait même à arrêter ou tuer leur amant si celui-ci ne fait pas également partie des forces de l’ordre. Et contrairement aux hommes, les femmes de la police sont moins dans l’action et ont moins recours à la violence.

Si les arguments avancés par cette étude sont encore valables aujourd’hui, force est de constater que les choses commencent à évoluer, ou du moins que certaines œuvres cherchent à présenter des rôles de “femmes flics” plus adaptés à la réalité et moins fantasmés, au sens où des femmes scénaristes et réalisatrices s’approprient ces œuvres afin de contrer le male gaze, soit une vision idéalisée de la femme par un homme cinéaste…

S’approcher de rôles plus justes

Quand on pense aux séries des années 2010, certaines révolutionnent quelque peu la manière de mettre en scène des duos de flics homme/femme et/ou un personnage féminin en tête d’affiche, comme cela a pu être le cas avec la série de Jane Campion et Gerard Lee, Top of the Lake sortie en 2013 et sa suite China Girl en 2017, portée par Elisabeth Moss, dont le rôle de June Osborn dans The Handmaid’s Tale prend part à une révolution contre un état profondément patriarcal, où la femme n’est considérée que comme une poule pondeuse. Dans la première saison de Top of the Lake, Moss incarne une inspectrice spécialisée en protection infantile revenue dans sa ville natale et contrainte d’enquêter sur le probable viol d’une adolescente de douze ans. Elle est retrouvée immergée dans un lac et on découvre qu’elle est… enceinte.

Dans une interview, l’actrice s’est étonnée d’avoir été choisie pour ce rôle, se demandant comment l’équipe pouvait croire qu’elle était assez assez forte à la fois physiquement et mentalement pour incarner une inspectrice. La réponse de Jane Campion est claire et précise : tout est une question de confiance en soi et de croyance et il suffit de “laisser tomber qui l’on est et ce que l’on peut être” pour élargir ses horizons. Mais selon elle, l’atout principal afin de créer un personnage féminin vraisemblable est avant tout de laisser les femmes les développer, allant jusqu’à dire que sans des auteures telles que Jane Austen ou les sœurs Brontë, “nous n’aurions aucune compréhension du point de vue féminin”.

Une série comme Top of the Lake a pu séduire en suivant en quelque sorte le même chemin que d’autres productions telles que Broadchurch ou The Killing, dont le cadre beaucoup plus intimiste permettait au spectateur de s’attacher davantage aux personnages des inspecteurs. La particularité du duo formé par Olivia Colman et David Tennant dans Broadchurch tient par ailleurs au fait que le personnage de Tennant vole d’emblée, à son arrivée, le poste tant convoité par celui d’Olivia Colman après des années de bons et loyaux services (et pourtant promis par sa responsable), semant déjà la zizanie au sein d’un duo contraint d’enquêter ensemble sur le décès d’un enfant du village…

Créer l’inattendu, c’était aussi la volonté du réalisateur Paul Feig après avoir réalisé la comédie à succès Mes meilleures amies, en se consacrant au film Les Flingueuses, avec Sandra Bullock et Melissa McCarthy (il a d’ailleurs retrouvé cette dernière par la suite dans Spy et son reboot féminin de SOS Fantômes). Bullock y incarne Sarah Ashburn, une agent du FBI incroyablement efficace mais arrogante envers ses collègues envoyée par son patron résoudre une affaire de meurtre à Boston en échange… d’une promotion (tiens donc). Elle doit faire équipe avec une agent de police de la ville, Shannon Mullins, dont le tempérament violent est loin de faire l’unanimité !

Ce qui a tenté le réalisateur, c’était avant tout de savoir que le scénario était rédigé par une femme, Katie Dippold, et qu’avant d’avoir un titre, celui-ci s’appelait The Untitled Female Buddy Cop Comedy. L’intention était claire : renverser tout un sous-genre du film policier (dont nous vous parlions d’ailleurs dans un autre article de ce focus) tout en balayant les clichés qui pouvaient être accolés aux personnages de femmes flics ! Et pour Feig, l’essentiel se résume en une phrase : “Je ne veux pas de femmes qui se comportent comme des hommes, cela ne sert strictement personne.” Ce qui n’aura pas empêché son reboot de SOS Fantômes d’être conspué par une large partie des fans de la franchise, puisque les héros emblématiques des précédents volets ont été remplacés par un nouveau casting entièrement féminin…

On disait que les femmes dans la police avaient moins recours à la violence : ici, Bullock et McCarthy finissent par défiler avec un arsenal digne de l’armée et font exploser toute une bande d’ennemis, brisent des bras, se font planter des couteaux dans les jambes, finissent par ramper dans tout un hôpital pour pourchasser le grand méchant… Bref, ça se castagne sec. On dit que les femmes flics sont souvent des bleues : le duo a des années d’expérience et pulvérise la compétition, au plus grand désespoir des collègues masculins épuisés par avance du succès de leurs opérations, comme dans la scène d’ouverture à revoir ci-dessous.  On dit aussi que les femmes flics finissent souvent par avoir une relation amoureuse : ici, il est avant tout question de l’amitié entre les deux héroïnes malgré un mauvais départ !

On aurait aussi pu citer d’autres exemples : le personnage de Naidra Ayadi dans Polisse, conspuée lors d’un interrogatoire par un père de famille qui souhaite marier sa fille de force “au bled à un cousin” et renvoie l’inspectrice à sa propre existence en tant que “bonne musulmane”, sans aucun lien avec sa profession. Ou encore Adèle Haenel dans En liberté de Pierre Salvadori, qui après avoir appris que son mari défunt était un “ripoux” de la police, se réapproprie les histoires qu’elle raconte à son fils où celui-ci était un héros, lui faisant subir les conséquences de ses actes a posteriori. On tient là deux personnages de femmes flics prêtes à se réapproprier leur histoire et à prouver leur compétence en dépit des contestations des hommes.

Petite mention spéciale aussi au dernier épisode de la saison 2 de la série Netflix Criminal, version britannique (chaque épisode est un huis clos dans une salle d’interrogatoire, où toute une équipe d’inspecteurs cherche à déterminer la culpabilité du suspect). Au-delà des intrigues policières dans les épisodes, il y a toujours quelques moments où l’équipe interagit entre elle et se montre plus intime. Comme en témoigne l’une des dernières scènes de l’épisode en question, où la capitaine de l’équipe de police invite l’un de ses collègues à boire un verre et que celui-ci ne comprend pas si elle la drague. Celle-ci lui répond : “combien d’indices te faut-il ?”. Là aussi, renversement des clichés : la femme prend les devants, provoquant la surprise totale chez son collègue…

Les choses commencent à changer, lentement et sûrement : certaines productions n’hésitent pas à faire appel à des femmes scénaristes pour obtenir des personnages féminins plus vraisemblables et qui dépassent les clichés établis, faisant d’elles des personnages égaux à leurs comparses masculins. Il ne reste qu’à espérer que les femmes cinéastes et scénaristes puissent se faire une plus grande place dans le genre policier dans les années qui viennent. 

Gabin Fontaine


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