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[Focus Nature] : Les Bêtes du Sud Sauvage, ode à l’imagination

À l’occasion de la Journée de la Terre du 22 avril, nous dédions notre focus du mois à la place de la nature et de l’écologie au cinéma. Revenu l’hiver dernier avec une revisite du conte de Peter Pan au festival de Sundance, Benh Zeitlin avait signé il y a huit ans un remarquable film multi-récompensé et dans lequel la nature jouait un rôle important : Les Bêtes du Sud Sauvage.

Six ans et haute comme trois pommes, Hushpuppy vit dans un village du Bayou fait de bric et de broc et séparé du monde industriel par une digue. Dans cette « Baignoire » comme la communauté l’appelle, la fillette vit avec son père, mais surtout livrée à elle même avec les animaux, les éléments et son imagination tant son seul parent, rongé par ses démons, la délaisse. Cet équilibre précaire est toutefois perturbé par l’arrivée d’un ouragan et la dégradation de la santé de son papa, l’amenant à chercher un nouveau rapport au monde.

Catastrophe naturelle, catastrophe personnelle

Comme beaucoup d’enfants solitaires, Hushpuppy est une enfant pleine d’imagination. Cependant, peu d’entre eux la développent avec une écoute et une attention à l’environnement semblables à celle de la petite fille. Au milieu des détritus et des marais, elle porte les canetons à ses oreilles, tentant de décoder leur langage qu’elle sait inaccessible. En off, avec une poésie et une maturité remarquable, la petite fille nous narre tout cela, son récit mêlant ses pensées, ses rêves ou ses cauchemars à la réalité, nous livrant ainsi sa vision du monde et ouvrant la nôtre par la même occasion. Sur le mode du conte – « Il était une fois » répète-t-elle souvent – Hushpuppy nous relate une histoire, la sienne. Le mot d’ordre est alors donné : l’imagination.

Dans le contexte rude et très réaliste de la Louisiane post-Katrina (l’ouragan de 2005 qui a frappé les États-Unis), tout est matière à récit lorsque ce n’en n’est pas déjà un. À l’école la maîtresse elle aussi raconte une histoire, celle des aurochs, ces bovidés préhistoriques régnant sans pitié sur le monde à cette époque, et mettant en péril la vie de leurs contemporains. Ainsi lorsque les catastrophes surviennent pour Hushpuppy, elles prennent dans son esprit la forme de ces êtres. Par un montage habile et surtout sensible car il s’effectue par des analogies visuelles et sonores, Zeitlin traduit alors le cheminement de la pensée de la fillette : la chute du père s’assimile à celles, sous l’action du réchauffement climatique, des blocs de banquise, provoquant alors un vacarme qui se révèle finalement être celui d’un troupeau d’aurochs accourant. La catastrophe, qu’elle soit environnementale ou médicale et familiale, résonne alors intimement car elle soulève les tréfonds de l’imagination, laquelle devrait l’aider pour surmonter les épreuves.

Son père devant être hospitalisé et l’ouragan ayant submergé la Baignoire, Hushpuppy se retrouve sans attaches, littéralement à la dérive. Les Bêtes du Sud Sauvage se fait alors récit initiatique, celui d’une enfant qui doit se réinventer dans un monde dévasté. Alors que dans ses marais, la communauté de la Baignoire s’érige avec rage et enthousiasme forcené contre le monde de derrière la digue, ce « dry world » dont la sécheresse semble aussi émotionnelle et spirituelle, Hushpuppy propose une nouvelle voie. Face aux aurochs démesurés, à l’immensité des catastrophes, elle accueille ses peurs pour mieux les apprivoiser, les détourner. Accepter la résonance intime et construire à partir d’elle. Au rythme joyeux des compositions orchestrales de la bande originale, s’ouvre alors devant elle et les survivants de sa communauté, la voie vers un monde nouveau, vaste et plus solide.

Court 13 Arts, ou l’art de tourner sur le terrain de squash d’à côté

Derrière cette ode à l’imagination, cette fable touchante aux tonalités politiques, Benh Zeitlin propose un cinéma lui aussi différent dans sa confection. Bien que ce new-yorkais d’origine soit crédité en tant que réalisateur, le film est au générique attribué à Court 13 Arts, le collectif d’artistes qu’il a fondé avec des amis à l’université. Le nom de ce groupe ayant été donné par celui du terrain de squash abandonné sur lequel les jeunes étudiants tournèrent l’une de leur premières productions, il traduit déjà tout son état d’esprit : collectivement, créer avec ce dont on dispose, les moyens du bord.

Basé sur la pièce de théâtre de Lucy Alibar, Juicy & Delicious, racontant l’intimité d’une relation entre un adolescent et son père malade, le film s’est transformé avec toute une dimension documentaire liée à son lieu de tournage, c’est-à-dire les marges de la Louisiane après le déluge Katrina. Toujours en accord avec les principes de son collectif et avec seulement 1,8 million de dollars, Les Bêtes du Sud Sauvage s’est façonné avec des acteurs locaux pour la plupart – dont la stupéfiante jeune interprète d’Hushpuppy Quvenzhané Wallis, et des moyens pour le moins inventifs. Ainsi, certaines reconstitutions des glaciers préhistoriques étaient mues par des machinistes à bord de vélos d’appartement, et les aurochs étaient joués par des cochons noirs parés de cornes. Comme le fait Hushpuppy, il s’agissait d’accueillir la situation et de créer à partir d’elle plutôt que d’y appliquer une logique qui lui était étrangère – un tournage « industriel » aurait certainement paru déplacé pour tourner et raconter un territoire ravagé par une catastrophe climatique. Désormais ancré à New Orleans, Court 13 Arts s’est transformé en un incubateur artistique axé sur le cinéma, se voulant aussi de transmettre et permettre aux jeunes de la ville de découvrir et pratiquer le 7e art. Imaginer collectivement, cela semble donc être le mantra de ce jeune cinéaste.

En passant par le regard d’une enfant, mêlant son imaginaire poétique et monstrueux à la réalité du péril écologique, Behn Zeitlin réalise une fable moderne émouvante. Du film lui même à sa conception, Les Bêtes du Sud Sauvage porte une vision du monde où l’imagination est la donne.

O.M.

Les Bêtes du Sud Sauvage
Un film de Benh Zeitlin
Durée : 1h32
Sorti le 12 décembre 2012

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