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[Focus Journalisme] Les journalistes au cinéma : héros ou opportunistes ?

Vérité et journalisme : voilà deux notions quasiment inséparables, notamment au cinéma. On les retrouve par exemple au cœur du film Scandale, sorti au cinéma le 22 janvier, qui raconte l’histoire vraie de trois femmes journalistes travaillant pour la chaîne de télévision américaine Fox News qui décident de briser le silence en dénonçant les agissements de leur patron, Roger Ailes, coupable de harcèlement sexuel envers ses employées. À l’occasion de la sortie du film, nous avons décidé de consacrer notre rétrospective du mois au journalisme, et de se concentrer, dans cet article, sur le lien étroit entre ce métier et la recherche (ou non !) de la vérité.

Dans la majorité des films où ils sont protagonistes, l’honnêteté et l’intégrité des journalistes sont questionnées, mises à l’épreuve. Un journaliste est quelqu’un qui informe le public : il est alors de son devoir de dire la vérité, c’est-à-dire d’une part de ne pas mentir pour défendre quelque intérêt, et d’autre part de ne pas se tromper, en étant trop naïf ou en oubliant de vérifier ses sources. À partir de ce constat, on distingue deux principales figures du journaliste au cinéma, qui alimentent deux clichés : d’un côté le journaliste héros, défenseur de la vérité et de la liberté de la presse ; de l’autre, le journaliste opportuniste qui n’hésite pas à manipuler pour vendre ses articles.

La vérité, rien que la vérité

Spotlight, Pentagon Papers, Les Hommes du président… Dans tous ces films, les journalistes et protagonistes sont face à un choix : celui de publier ou non un article qui contient une information capitale pour le lecteur, une révélation choquante qui dessert un pouvoir en place. Dans Spotlight (Tom McCarthy, 2016), il s’agit de témoignages dénonçant la pédophilie au sein de l’Eglise ; dans Pentagon Papers (Steven Spielberg, 2018), d’un rapport du gouvernement américain sur la guerre du Vietnam ; dans Les Hommes du président (Alan J. Pakula, 1976), de l’affaire du Watergate ; dans Snowden (Oliver Stone, 2016), de la cyber-surveillance des Renseignements américains. Dans tous ces exemples, publier, c’est se mettre en danger en subissant potentiellement des représailles ; se taire, c’est être complice.

Ces révélations sont souvent le résultat d’un très long travail d’investigation : les différents films insistent sur le fait que les journalistes doivent être certains de leurs informations, avoir toutes les preuves nécessaires pour ne pas être accusés de diffamation. Ils enquêtent, quasiment à la façon de policiers. Ce travail est particulièrement bien représenté dans Spotlight : les journalistes regroupent des témoignages de victimes, d’avocats, d’anciens prêtres, épluchent les archives, les annuaires, des documents de loi… le tout pour tenter, petit à petit, de démêler le vrai du faux. Ce sont des mois et des mois de recherche pour un unique article (le film montre la publication d’un seul article, qui sera en réalité le premier d’une longue série).

Parce qu’ils sont chargés d’une mission capitale, parfois pour leur pays tout entier, ces journalistes font passer leur travail avant toute chose : la recherche de la vérité se fait au détriment de leur temps libre, de leur santé, de leur sécurité, de leurs couples… Dans Snowden, le simple fait de rencontrer Edward Snowden est dangereux pour le groupe de journalistes, qui s’est d’ailleurs déplacé au bout du monde pour cela. Dans une scène de Pentagon Papers, le personnage de Tom Hanks annonce quant à lui que la rédaction a dix heures pour lire un rapport de 4000 pages avant le bouclage du journal, sous-entendant qu’une longue séance de travail les attend… Ces personnages sont ainsi dépeints en véritables héros, la crème de la crème du journalisme : des personnes prêtes à prendre des risques pour faire triompher la vérité. Bien sûr, le fait que chacun de ces films s’inspire d’histoires vraies accentue cet aspect : il ne s’agit pas de super-héros de fiction, mais bel et bien de héros réels.

Le journaliste, mauvais personnage secondaire

Et puis, il y a les autres… Ces journalistes qui ne sont pas à la recherche de la vérité mais du scoop, et qui sont motivés en premier lieu par l’argent ou la gloire. Et pour trouver ce type de personnages au cinéma, pas besoin de chercher du côté des grands méchants : il suffit juste que le journaliste soit un personnage secondaire !

Effectivement, dans de nombreux films où il n’est pas le principal protagoniste, où il n’apparaît que de manière ponctuelle, le journaliste est souvent dépeint d’une façon péjorative : il se rue sur telle célébrité ou telle personne accusée, n’a aucune valeur morale, n’hésite pas à mentir, à se faire passer pour quelqu’un d’autre, à poser des questions irrespectueuses, à faire une utilisation quasiment maniaque du flash de son appareil photo…

L’un des meilleurs exemples de ce cliché du journaliste est la scène de la conférence de presse de Bohemian Rhapsody (Bryan Singer, 2018) (ci-dessus). Alors que le groupe Queen est en conférence de presse pour la sortie de leur album Hot Space, Freddie Mercury (Rami Malek) est la victime de ces journalistes véreux : dès le début de la scène, ceux-ci parlent tous en même temps dans un grand brouhaha, comme si chacun d’entre eux se battait pour décrocher une question, et par extension un scoop. Car, évidemment, aucun journaliste ne pose de question sur la musique, ni sur aucun autre membre du groupe : seuls Freddie Mercury, sa vie personnelle, sa sexualité, ses parents ou son physique les intéresse. La caméra insiste sur les flashs des appareils photo éblouissants, attaque pour le protagoniste comme le spectateur. Le montage rapide et les plans de plus en plus rapprochés des visages accentuent cette quasi-violence des journalistes d’une manière tout sauf subtile (qui nous rappelle d’ailleurs une certaine scène du film RRRrrrr…) : le journaliste est le grand méchant loup. Ce type de scènes de conférences de presse est très récurrente au cinéma (on pense à Borg/McEnroe), bien qu’elle soit généralement loin de la réalité.

Il est aussi une autre catégorie de journalisme populaire et stéréotypée au cinéma : la presse magazine féminine. On la trouve, sans grande surprise, majoritairement dans les comédies romantiques : Confessions d’une accro du shopping, Le Diable s’habille en Prada, Comment se faire larguer en 10 leçons Isla Fisher, Anne Hathaway et Kate Hudson sont tour à tour employées de ces rédactions où l’on parle mode et cheveux à longueur de journée et où… l’on écrit jamais. Souvent, les protagonistes prennent conscience au fur et à mesure de la superficialité et de la malhonnêteté de leur secteur. Dans Confessions d’une accro du shopping (P. J. Hogan, 2009), on trouve une belle comparaison entre le magazine financier et le magazine de mode : le premier, en apparence ennuyeux, se révèle être un journalisme sérieux, qui pose les bonnes questions et trouve les bons angles pour servir au mieux son lecteur en lui apprenant à ne pas se faire avoir par le terrible monde de la finance, tandis que le second ment à ses lecteurs en trichant sur les prix des vêtements… Choquant !

Un juste milieu ?

Alors le cinéma est-il donc voué à ne se limiter à ces deux clichés extrêmes ? Le journaliste d’investigation qui publie de grandes révélations n’est-il que le seul journaliste honnête et sérieux ? Heureusement, certains films proposent des représentations plus tempérées du métier. Nous prendrons deux exemples qui s’écartent des modèles stéréotypés de manière opposée : tandis que Le Mystificateur met à mal la figure du journaliste héroïque, Le Soliste prouve qu’il n’est pas nécessaire de s’attaquer au gouvernement américain pour être un bon journaliste…

Dans Le Mystificateur (Billie Ray, 2003), la figure du journaliste héros est effectivement habilement remise en cause. On y suit un jeune journaliste prénommé Stephen Glass (interprété par Hayden Christensen), qui se démarque des autres par ses talents d’observation et sa façon de dénicher des histoires juteuses qui dénoncent les comportements de politiciens ou riches hommes d’affaire. Quand ce que l’on critique ne se trouve pas dans des documents officiels, les notes du journaliste sont souvent le seul gage de vérité, nous dit lui même le personnage-narrateur. Que se passe-t-il alors si ce journaliste ment ? Au fur et à mesure que le film avance, le spectateur découvre l’ampleur des mensonges que Stephen Glass a inventé au cours de sa carrière pour publier des articles aussi réussis. Faux témoignages, création de faux sites web… le tout pourrait sembler irréaliste si le film ne s’inspirait pas d’une histoire vraie ! De fil en aiguille, c’est le personnage de Chuck Lane (Peter Sarsgaard), considéré tout d’abord comme un mauvais journaliste, discret et sans charisme, ne méritant pas sa position de rédacteur en chef, qui trouve la grâce du spectateur en rétablissant la vérité sur Stephen Glass.

À l’opposé, certains films mettent en avant des journalistes honnêtes sans pour autant en faire des héros nationaux. Le Soliste (de Joe Wright, sorti en 2009 et lui aussi inspiré d’une histoire vraie), par exemple, a pour protagoniste Steve Lopez, un journaliste du LA Times incarné par Robert Downey Jr., habituellement populaire pour ses chroniques drôles et personnelles mais désormais en manque d’inspiration et de motivation. Il fait alors la rencontre de Nathaniel (Jamie Foxx), un sans-abri virtuose qui occupe ses journées à jouer de la musique au bord de la route avec un violon cassé. Lopez décide de publier un article à son sujet : touchée par cette histoire, une lectrice fait don de son ancien violoncelle, qu’elle envoie à Steve Lopez en lui demandant de le transmettre au musicien, point de départ d’une amitié touchante mais complexe entre les deux hommes. Ici, le journalisme n’est pas une affaire de scandale ou de scoop : dans son article, Lopez raconte avant tout une histoire, une rencontre qui met en valeur l’humain tout en questionnant le sujet des sans-abris à Los Angeles. Son métier n’est ni héroïque ni immoral : à l’écran, il semble parfois ennuyeux et fatiguant, parfois passionnant et impactant, suivant le jour et l’humeur du protagoniste. En définitive, Le Soliste cherche pas à proposer une réflexion sur tel ou tel journalisme, mais avant tout à comprendre l’homme qui se trouve derrière l’article, proposant une représentation réaliste et humaine du journaliste.

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