En avantFocus

[Focus En avant] Les artistes de Pixar analysent la scène du “Pont de la confiance”

Le tout dernier film en date des studios Pixar, En avant, est sorti le 4 mars dernier. Après Les Indestructibles 2 en 2018 et Toy Story 4 en 2019, les spectateurs ont cette fois-ci pu faire la connaissance de Ian et Barley, deux frères elfes vivant dans un monde de fantasy très proche du nôtre. Alors qu’ils découvrent que leur père décédé était un magicien, les deux protagonistes vont essayer à leur tour de réaliser un sort bien particulier : celui qui leur permettra de revoir leur père pendant une journée. 

Lire la critique du film

Dans le cadre de la promotion du film, Disney a publié sur sa chaîne Youtube plusieurs courts extraits du film, et organisé en octobre 2019 une visite presse des studios Pixar, à San Francisco, durant laquelle les journalistes ont pu discuter avec les artistes de En avant, qui leur ont livré de nombreuses informations sur leur travail. C’est forts de ces précieuses rencontres que nous vous proposons d’analyser en détail un extrait du film. Il s’agit de la scène du “Pont de la confiance” : après avoir échoué à réaliser le sort de visitation, Ian et Barley doivent récupérer une pierre qui leur permettra de retenter leur chance. Ils entreprennent alors un grand voyage, mais sont rapidement bloqués : arrivés devant un gouffre, ils se rendent compte qu’il n’y a pas de pont pour le traverser. Ian tente alors un nouveau sort, qui est censé créer un pont invisible sur lequel il pourra marcher…

 

« Passerellaro Invisia »

L’extrait commence en montrant Ian en train de formuler le sort qui lui permet de créer un pont invisible. La formule, « passerellaro invisia », est claire et efficace, mais elle n’a pas été si simple à trouver pour les scénaristes ! « Comme nous n’étions pas des fans de fantasy à l’origine, les scénaristes et moi avions d’abord choisi des noms de sorts mignons et un peu niais, et je trouvais que c’était drôle de faire dire des choses embarrassantes aux personnages, explique Dan Scanlon, réalisateur et co-scénariste. Mais certains storyboarders qui sont fans de fantasy m’ont dit « Donne-leur un air cool, on a envie d’imaginer de vrais sorciers. » Alors j’ai réessayé, et ils m’ont dit que mes sorts étaient stupides, alors j’ai fini par leur confier la tâche ! Finalement, ils ont créé un super langage, et j’ai su qu’il fonctionnait quand j’ai entendu Tom Holland (qui double la voix de Ian, Ndlr.) dire à Chris Pratt (qui double Barley, Ndlr.) qu’il les trouvait cool pendant une session d’enregistrement… »

Les trois règles d’or données par le réalisateur ? Les sorts devaient être courts, ne pas avoir l’air ridicules et le spectateur devait comprendre leur effet juste en les entendant. Et avec ses consonances latines, on comprend effectivement immédiatement que « passerellaro invisia » sert tout simplement à créer une passerelle invisible, tout comme « Aloft Elevar » permet de faire léviter des objets, ou que « Magno Gargantuesque » les agrandit.

Côté image, c’est au département Effets spéciaux de représenter la magie à l’écran. La mission est double : d’une part, il faut trouver une magie qui soit visuellement unique à En avant, et d’une part, la représenter de façon à ce qu’elle transmette des informations aux spectateur : le sort est-il simple ou compliqué à réaliser ? Est-ce un sort puissant ? « Un sort de niveau 1 va juste exister autour du bâton de magie et de l’objet qui est concerné, détaille Vincent Serritella, superviseur des effets spéciaux. Un sort de niveau 3 va occuper davantage de place dans l’écran, avoir plus d’éléments impliqués dans le plan. Quant à un sort de niveau 10, il est énorme, il change de couleur, il affecte l’environnement autour de lui. » Dans cet extrait, nous avons donc affaire à un petit sort, qui colore en bleu le bâton de Ian et marque ses pas dans le vide. Et alors que la magie dans Aladdin a un style arabique, calligraphique, celle de En avant a un aspect bleuté, ondulé, brillant qui rappelle l’univers du merveilleux et de la fantasy.

Tout est une question de point de vue

Dans cette scène, le spectateur vit un moment angoissant : il s’inquiète pour Ian, suspendu dans le vide à des dizaines de mètres du sol, et peut même ressentir la sensation de vertige qui doit submerger le personnage ! Cela est notamment dû aux angles choisis. Maddie Sarafian, qui a réalisé le storyboard de cette scène (et a donc dessiné la scène plan par plan, donnant vie au script) et Kelsey Mann (à la tête du département Histoire) explique comment ils ont retravailler la scène ensemble : « Il faut toujours se demander qui est notre personnage principal auquel on veut que le public s’identifie. Ici, c’est Ian“, explique Kelsey Mann. Parmi les modifications, ils ajoutent un plan semblable à celui que l’on voit à la 5e seconde de l’extrait. « Nous avons Ian qui arrive au bord de la falaise et qui regarde vers le bas du canyon. C’est exactement que ce Ian voit, le spectateur vit la scène à travers ses yeux et s’identifie à lui. » A plusieurs reprises, les angles de vues diffèrent et permettent de voir tout le relief de la scène : en légère plongée (de haut) à la 35e seconde, en contre-plongée (de bas) à la 44e seconde et carrément vue du fond du gouffre à la 45e seconde, ce qui accentue le danger qu’est en train d’encourir Ian, désormais sans la protection de la corde…

Les mouvements de caméra sont également là pour faire basculer la scène d’un sentiment de joie et de contrôle à une sensation de peur et de danger. De manière générale, En avant est divisé en deux « forces » principales : l’univers de l’ordre, du réalisme, du familier, de Ian d’un côté, et celui de la fantasy, de la magie, du chaos, et de Barley de l’autre. Cette dualité a guidé notamment les choix du département Layout, qui gère l’emplacement et le mouvement des caméras dans une scène. « La caméra de « l’ordre » se déplace d’une façon prévisible, mécanique, énonce Adam Habib, responsable du département. La caméra du « chaos » est difficile à contrôler, elle n’est pas stable. Et puis il y a un troisième type de caméra : cela concerne les scènes où il y a de la magie, donc ce n’est pas l’univers réaliste, mais elle est contrôlée, réussie, donc ce n’est pas non plus l’univers du chaos. Dans ces cas, la caméra est rapide, dynamique, mais elle est aussi très gracieuse. » Ce troisième cas, c’est exactement que ce nous avons à la 35e seconde de l’extrait. Côté montage, c’est la même chose : durant les premières secondes de la traversée (00:34 – 00:40) le montage est plutôt lent, la musique est épique mais enjouée. Puis, lorsque la corde se dénoue (00:40 – 00:50), la musique s’emballe, le montage devient de plus en plus rapide et combine gros plans et vues d’ensemble pour apporter un sentiment de panique.

Lumières sur les personnages 

Enfin, l’extrait se démarque par les magnifiques nuances de couleurs et de lumière que contient le décor extérieur : des tons verts pour la prairie, gris pour la falaise, bleus pour le ciel, le tout éclairé par la lumière orangée du lever du soleil… Tout cela, c’est le travail du département Lighting. Non seulement l’éclairage d’une scène la rend réaliste (car elle se conforme aux règles physiques de la lumière et de l’ombre et des mouvements du soleil au cours de la journée), mais elle permet également de raconter une histoire.

« Dans la scène du pont de la confiance, nous avons utilisé des nuages dramatiques en fond, explique par exemple Jonathan Pytko, superviseur Lighting sur En avant. Ils nous ont permis de composer ce vaste décor : en créant des ombres et des poches de lumières à différents endroits, les nuages rendent le décor plus grand. Dans la scène où Ian est devant son école, la veille, le ciel était intentionnellement bleu, simple et familier, mais ici les nuages accentuent la tension du moment. Les deux scènes se passent au même moment de la journée, mais font résonnent complètement différemment. »

L’extrait se passe effectivement au lever de jour, et le soleil bas, en n’éclairant qu’une partie du gouffre, accentue d’autant plus son effet de profondeur et de longueur. Les couleurs orangées sont quant à elles sensiblement les mêmes que pendant le coucher du soleil de la veille, juste après que Ian a lancé son premier sort, et nous plongent dans une atmosphère bien particulière : “Cela met en avant le côté fantasy, le soleil couchant donne des couleurs plus saturées, des ombres plus marquées et une ambiance plus mystérieuse” ajoute Jonathan Pytko.

Cette scène montre donc bien comment chaque élément d’un film d’animation, et par extension chaque département (Histoire, Layout, Lighting, Animation) qui en dépend, est au service de l’histoire. Ici, l’action est un simple sort de magie lancé par Ian, mais cela n’affecte pas seulement l’animation du personnages : l’angle des caméras, leurs mouvements, le décor, les effets spéciaux, le moment de la journée, la météo, les couleurs : tous ces détails servent également à raconter l’action qui se déroule, et à donner plus de force au message véhiculé. 


Retrouvez tous les articles de notre Focus En avant : 


Vous avez aimé cet article? Abonnez-vous à notre newsletter et découvrez chaque mois le meilleur de Silence Moteur Action!

Vous pouvez aussi nous soutenir gratuitement en regardant une publicité : cliquez ici ! 

Comment here