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[Critique] Tenet : les yeux rivés vers le passé

Il faisait partie de nos plus grandes attentes de l’année 2020… Tenet, le nouveau long métrage de Christopher Nolan, débarque enfin dans les salles françaises ce mercredi 26 août, avant les États-Unis. Un titre que les professionnels du cinéma avaient à la bouche depuis des semaines et pour cause : en étant le premier gros blockbuster hollywoodien à sortir depuis le début de l’épidémie, il devait par conséquent sauver le cinéma, sérieusement mis à mal par une fréquentation inexistante. Rien que ça. 

Si la promotion du film joue sur les plus grands succès (Inception, Interstellar…) de son réalisateur, Christopher Nolan, il ne faut pas oublier qu’il est avant tout un auteur. Quand bien même ses films sont à gros budgets, l’œuvre de Nolan représente ce que l’on pourrait appeler le “blockbuster auteurisant” : un divertissement, du grand spectacle, des money shots (des plans où l’on sent que le budget a compté pour beaucoup) certes, mais aussi des films qui demandent une certaine implication de la part de ses spectateurs. Et pour Tenet, il faut savoir s’accrocher : plus bavard que ses aînés, il est tout autant complexe qu’ambitieux.

Et on vous en parle sans spoiler !

Retrouvez notre rétrospective consacrée à Christopher Nolan !

Le film-somme de Christopher Nolan ?

Mais de quoi ça parle Tenet alors ? Et bien, comme souvent chez Christopher Nolan, il sera question de notre rapport au temps. Un rapport chamboulé pour notre principal protagoniste, incarné par John David Washington, plongé dans les méandres de l’espionnage international. À la poursuite d’un marchand d’armes russe, Sator (Kenneth Branagh), il réalise peu à peu que sa mission l’emmènera bien plus loin que prévu… dans les couloirs du temps. Grâce à une technologie top-secrète permettant de renverser la temporalité (et d’avancer dans le passé, donc), un complot ne vise pas moins que la destruction du monde.

Peut-être pourrait-on définir Tenet comme le film-somme de son réalisateur, puisque l’on y retrouve quelques bribes de l’ensemble de sa filmographie. Cette ambiance propre au film d’espionnage, dont les protagonistes ne restent que très peu développés (puisque l’important n’est pas qui ils sont, mais ce qu’ils font), rappelle Inception. Entouré par Robert Pattinson ou Himesh Patel, l’organisation du Protagoniste rappelle celle de Cobb et de son équipe, où chaque personnage a sa fonction et où, une fois sa mission accomplie, celui-ci s’éclipse aussi vite qu’il est arrivé. On pense à Following et une nouvelle fois Inception quand il s’agit de voler quelque chose et pour l’allongement du temps, et au Prestige une fois le secret de l’inversion temporelle dévoilé, et tout ce qu’il amène comme conséquences sur l’espace-temps. On retrouve aussi le motif de l’urgence de Dunkerque et sa temporalité réduite et Memento dans le fait de revivre les événements à l’envers.

Bref : Nolan fait du Nolan, il picore dans ce qu’il a fait auparavant mais parvient à tout remodeler de manière à proposer quelque chose de nouveau, d’inédit et d’inattendu. Il renoue avec le passé en retrouvant d’anciennes connaissances telles que Michael Caine, qui en est à sa septième collaboration avec le cinéaste ou Kenneth Branagh qui revient après Dunkerque, s’offre à nouveau les services du chef opérateur Hoyte van Hoytema… mais apporte aussi un vent de renouveau. Trop occupé par le Dune de Denis Villeneuve, le compositeur Hans Zimmer laisse sa place à Ludwig Göransson (Black PantherThe Mandalorian), tandis que le casting se voit porté par la révélation de BlacKKKlansman et le futur Batman. Mêler passé et futur, Tenet le fait des deux côtés de la caméra !

Pas le temps de niaiser

De son ouverture tonitruante dans un opéra russe à sa bataille finale dans une ville abandonnée et dévastée, Tenet nous fait retrouver la virtuosité et la générosité de son réalisateur, dont la mise en scène fait toujours aussi bien cohabiter les scènes d’action grandiloquentes et les moments plus intimistes entre ses différents protagonistes. Une fois les effets d’inversion temporels utilisés à l’écran, Christopher Nolan regorge d’inventivité et de dynamisme : ses nombreux plans tournés en IMAX subliment un peu plus l’action, tandis que la beauté de l’image tient surtout de l’amour du réalisateur pour les effets spéciaux pratiques, ou ici, les astuces de montage pour les scènes inversées (quel travail de la part de Jennifer Lame, aussi monteuse privilégiée de Noah Baumbach, mais aussi de Hérédité ou encore Manchester By The Sea !). Avec un budget tout aussi colossal estimé entre 200 et 225 millions de dollars, Tenet réussit amplement sa mission de grand divertissement puisque tout nous y semble vraisemblable, Nolan privilégiant les décors naturels aux fonds verts parfois immondes de certains blockbusters actuels (on pense notamment à quelques Marvel…).

On vous l’a dit : Tenet est aussi un film complexe. Il repousse continuellement le temps des explications et l’assume pleinement. Lorsqu’ils se rencontrent, Clémence Poésy indique d’emblée à John David Washington que les bavardages futiles sont à proscrire : pas de noms, pas de profession, on passe à l’action. Et quand on nous l’explique, et qu’on ne comprend pas tout d’emblée, parce que c’est tout de même un peu compliqué, là aussi, elle nous dit : “ne cherchez pas trop à comprendre“. Les détracteurs de Nolan pourraient y voir une manière qu’a le réalisateur de rendre son intrigue volontairement trop complexe pour son public. Pour le coup, c’est un peu vrai. Il faut accepter ici de naviguer à vue, à l’instar de notre héros, et d’en apprendre autant que lui, en même temps que lui. On apprend que toutes les strates temporelles sont intimement liées, et que la clé du futur se trouve… dans le passé. De quoi nous rappeler la série Dark, où l’on nous répétait à chaque épisode que “le commencement est la fin“. Pour le pourquoi du comment, il faudra être patient, mais promis, tout finit par faire sens.

Car Christopher Nolan n’a pas non plus perdu une autre de ses habitudes : dégoupiller la complexité apparente de son intrigue grâce à l’intimité partagée par ses personnages. Inception dépassait la science du rêve à travers la romance entre Leonardo DiCaprio et Marion Cotillard, décimée par une simple idée, tandis qu’Interstellar trouvait sa résolution grâce à une relation père-fille. Comme les liens entre les personnages sont – en apparence – beaucoup plus minces dans Tenet, on pourrait penser que toute cette dimension intimiste pourrait passer à la trappe, mais c’est là qu’intervient avec brio le personnage d’Elizabeth Debicki, femme de l’antagoniste principale, autant torturée par ses actions professionnelles que personnelles. On aurait pu craindre que sa présence fasse “pot de fleurs”, mais Nolan offre à son actrice un rôle à la hauteur de ses comparses masculins, à la densité dramatique et romantique indéniable. Au-delà du complot visant à détruire le monde, le renversement temporel amène aussi nos protagonistes à reconsidérer le moindre de leurs actes, épousant ainsi un sentiment universel : le regret. De ne pas avoir agi en temps voulu, ou l’inverse.

Conclusion : Tenet a beau se montrer plus complexe que les précédents films de Christopher Nolan, il n’en est pas moins un grand film, virtuose dans son sens de la mise en scène et et du spectacle.

Gabin Fontaine

Tenet
Un film de Christopher Nolan
Durée : 2h29
Sortie le 26 août 2020


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