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[Critique] Paterson : tendre est la nuit… et le jour aussi

Jim Jarmusch, qui l’air de rien approche des 70 ans, a signé, pour l’heure, treize longs métrages et deux documentaires. Plusieurs lui ont valu des nominations dans les plus grands festivals de cinéma du monde entier. Ainsi, en 2016, Paterson occupa la liste des films en compétition officielle à Cannes. Comme tête d’affiche, le réalisateur choisit Adam Driver : l’acteur, connu de certains grâce à la série Girls, s’est fait repérer par le grand public quelques mois plus tôt dans Star Wars : le Réveil de la force. Le fossé entre ses deux rôles ne peut pas être plus profond. Ici, pas de côté obscur, pas de sabre laser, pas de violence… Dans Paterson, Adam Driver est un poète.

D’ailleurs, Paterson, c’est le nom de famille de son personnage mais aussi le nom de la ville où celui-ci réside. Pendant deux heures, Jim Jarmusch dessine une semaine de la vie de ce poète, également chauffeur de bus (ou l’inverse ?), autant amoureux des lettres que de sa fiancée. Deux heures de plénitude durant lesquels le spectateur s’immerge dans le quotidien de son protagoniste.

Joli métro boulot dodo

Décomposé en jours de la semaine, le film se veut cyclique et déroule toujours la même rengaine. Mais quel agréable refrain ! Le rythme (parfait) de Paterson entraîne le public dans le confort de la routine qui, à chaque nouvelle journée, commence par le réveil de ce couple (formé des personnages d’Adam Driver et Golshifteh Farahani), filmé du dessus du lit. Là, le silence, ou quelques rares bruits (un peu de circulation, chants d’oiseaux, tic-toc de montre…) et des rayons de soleil qui traversent les stores pour se poser sur la chevelure de la jeune femme. Un tableau. D’ailleurs, la musique est discrète dans ce long métrage ; elle est épurée et n’intervient que par parcimonie. Quel calme agréable…

Un bisou sur le front de sa moitié, puis Paterson embarque le spectateur avec lui à son travail ; le jeune homme est conducteur de bus. Après une habituelle courte discussion avec son patron, bonhomme volubile et toujours débordé des soucis personnels insolubles, c’est parti pour traverser la ville à bord du transport en commun. Là, Jim Jarmusch intègre, pour chaque jour, de courtes scénettes mettant en scène deux passagers qui tiennent des discussions usuelles. Anecdotes sur la ville, sur les personnages publics qui ont fait connaître celle-ci, papotage de garçons autour de plans dragues foireux… Ces bavardages, parfois drôles, toujours intéressants, sont écoutés, le sourire aux lèvres, par Paterson. Le conducteur semble constamment attentif à son environnement. S’inspire-t-il de ce qu’il voit pour écrire ? C’est en tout cas ce que suggère une des premières scènes du film : au début de sa journée de travail, le jeune homme compose un poème en prenant comme base, une boîte d’allumettes qu’il tient dans la main alors qu’il petit-déjeunait.

Pensées et carnet de notes

Paterson aime la prose et lorsqu’il s’attelle à l’écriture de vers, le long métrage marque une pause : des écritures apparaissent sur l’écran du spectateur, au rythme de la voix d’Adam Driver qui fait la dictée. Cela, comme une infinité d’autres éléments, rappelle tout de suite Ghost Dog, une précédente réalisation plus que réussie de Jim Jarmusch. Dans celle-ci, le réalisateur posait des temps de lecture dictés/dictée par la voix de son protagoniste central, des préceptes du Hagakure, une sorte de code de conduite des samouraïs anciens. Alors qu’ils étaient écrits sur fond noir dans Ghost Dog, film bien plus brutal que Paterson, ici, le son et la police d’écriture se mélangent souvent à des images de nature qui défilent tranquillement, selon un montage maîtrisé dont ressort beaucoup d’onirisme.

Ces mots peuvent aussi apparaître sur plans fixes d’une fabuleuse beauté malgré la simplicité des objets mis en scène. A plusieurs reprises, c’est pendant les heures de travail à bord du bus du protagoniste qu’apparaissent ces instants. Sûrement, on le devine, parce que traverser une telle ville donne bon nombre d’idées au poète. Paterson, le lieu, cette fois, est très brut. D’ailleurs, cette ville ouvrière du New Jersey n’est jamais filmée comme le sont généralement les communes américaines, à savoir en contre plongée pour mettre en avant de gigantesques buildings, ou au contraire, de très haut, pour souligner leur grandeur. Là, tout est à taille humaine, et la caméra capte les rues comme l’œil de tout à chacun le ferait. C’est de la région de cette ville qu’est originaire William Carlos Williams, véritable poète dont, dans le film, Paterson est un inconditionnel.

Souriez, ils sont filmés

Une fois la journée de travail passée, le jeune homme effectue un bref passage à la maison le temps de dîner et d’écouter les péripéties de sa douce. C’est là que Jim Jarmusch pose un regard amusé sur les relations sociales. Si l’après-midi, celles-ci sont plus froides, plus sérieuses, plus distancées, le soir, grâce au personnage de Golshifteh Farahani, le réalisateur divertit et offre autant de détente à son protagoniste principal qu’au public. Laura, la fiancée de Paterson, gagne sa vie à droite à gauche comme elle le peut mais en ce moment, elle reste souvent à la maison à la recherche, justement, de son futur. Aussi, elle dispose de beaucoup, beaucoup de temps, et profite de ses journées pour développer beaucoup, beaucoup de fixettes ! Un jour elle se rêve reine de la country, le lendemain, elle espère ouvrir une boutique de biscuits. On devine qu’elle est passée par l’étape « décoratrice d’intérieur spécialisée noir et blanc » au vu des murs repeints en noir et blanc, des tasses noires et blanches, des rideaux noirs et blancs, des coussins, des tapis… jusqu’aux vêtements de la jeune femme, noirs et blancs. Et tout cela prête évidemment à sourire !

Le comportement de Laura est attendrissant mais un peu inquiétant et le spectateur ne peut que se mettre à la place de Paterson qui, toujours d’un air résigné mais ô combien bienveillant et assez fier, rentre tous les soirs chez lui, découvre un nouveau lot de surprises, et l’accepte sans broncher. Ces échanges complices et pleins d’humour se déroulent sous l’œil attentif de Marvin, leur bouledogue. Véritable personnage à part entière, il semble en vouloir intimement à Paterson : se déroulent alors des scènes avec un comique de situation d’une finesse absolue, qui ajoutent au film un vrai sens du divertissement (pour l’anecdote, l’animal, une femelle, décrochera à titre posthume la Palme Dog 2016, soit la meilleure interprétation canine des films en compétition au Festival de Cannes).

Conclusion : Paterson est une bulle de bonheur. Regarder Paterson, c’est mettre le temps sur pause et se laisser porter par le courant d’une eau remplie de délices de la vie quotidienne, tantôt drôles, tantôt tendres, parfois désarmants… Jim Jarmusch a su capter la vie de tous les jours et la magnifier par des temps de proses exaltants. Le cinéaste s’empare de la tendresse et de la bienveillance de “l’entité couple” avec autant de réalisme que le réalisateur Noah Baumbach ne l’a fait, sous un angle plus violent, avec Marriage Story sorti sur Netflix récemment. Les deux réalisations ont d’ailleurs un autre point commun, et pas des moindres : Adam Driver, toujours excellent. Dans Paterson, il ne porte pas le film seul : chaque acteur (y compris le compagnon à quatre pattes !) offre une interprétation juste et prenante. A voir et à revoir sans limite !

 

Estelle Lautrou

Paterson
Un film de Jim Jarmusch
Durée : 1h58
Sortie le 21 décembre 2016

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