CinémaCritiques

[Critique] Park : les jeux de la fin

Le premier film de Sophia Exarchou aura parcouru bien du chemin avant d’arriver dans les salles françaises… Park a été dévoilé au Festival de Toronto en 2016, dans la section Discovery (découvertes, donc) et a fait le tour de la planète pendant quatre ans, glanant un bon nombre de récompenses, comme le New Directors Award au festival de San Sebastián, ou le prix du meilleur film au festival du cinéma européen de Palic, en Serbie. Mais c’est dans son pays natal, la Grèce, que Park a fait carton plein : en 2017, au festival international du film d’Athènes, le film a reçu deux prix pour sa réalisatrice mais aussi pour l’une de ses actrices, Dimitra Vlagopoulou. En France aussi, Park a été remarqué au festival Premier plans d’Angers et au Festival du film de femmes de Créteil, dont il est reparti avec une mention spéciale.

Pourquoi vous énumérer cette flopée de prix ? Parce que malgré tout, le film ne sort qu’en juillet 2020 dans un nombre de salles qui se compterait presque sur les doigts d’une main. Un fait regrettable quand on voit à quel point Park est un film fort et encore profondément actuel. La réalisatrice Sophia Exarchou nous emmène à travers une étonnante partie abandonnée de la ville d’Athènes : son village olympique qui, depuis les Jeux de 2004, prend la poussière (comme les installations de Sotchi, en Russie, après les Jeux d’hiver de 2014). Dans ces parcs désaffectés errent la jeunesse défavorisée de la ville, génération frappée de plein fouet par la crise économique qui a dévasté le pays…

Déambulations d’une génération

Il ne faut pas tant chercher de fil rouge devant Park. Non pas qu’il n’y ait pas d’histoire, bien au contraire, mais plutôt parce que le spectateur se met à la place des personnages qu’on lui donne à voir. Ces personnages, ce sont des ados, entre douze et seize ans, environ. Des garçons et des filles qui errent, chaque jour, dans les installations abandonnées du village olympique, qui se réunissent et passent le temps, d’une manière ou d’une autre, sans trop vraiment savoir comment ni se prendre la tête. On se prélasse au soleil, tantôt les garçons se rafraîchissent dans les douches des vestiaires, tantôt les garçons ET les filles se chamaillent et se défient au bras de fer.

Il y a dans Park des déambulations permanentes, une oppression du mouvement, pour s’occuper constamment. Une atmosphère renforcée par la mise en scène très physique de Sophia Exarchou, qui reste caméra à l’épaule lorsqu’il s’agit d’être au plus près des corps, non pas pour filmer des déplacements extrêmement chorégraphiés mais au contraire, là aussi, bien souvent improvisés. La réalisatrice le dit : au départ, son film était très écrit, très scénarisé, mais au fur et à mesure du tournage et de ses rencontres avec son casting essentiellement composé d’amateurs, l’improvisation est devenue une part énorme du processus du film. Et cela se ressent profondément. À défaut d’avoir énormément de dialogues, les rapports entre ces adolescents sont bien plus démonstratifs et charnels.

Une liberté rêvée

Il se distingue deux visages parmi le groupe : celui de Dimitris (Dimitris Kitsos) et sa petite amie Anna (Dimitra Vlagkopoulou). À travers leur romance se dessine le portrait d’une génération meurtrie par la crise, sans véritables repères et qui ne sait pas vraiment comment s’exprimer non plus. À l’image de leur environnement ravagé, imposant et oppressant, leurs scènes d’intimité semblent elles-mêmes profondément agressives… et pourtant sincères. On ressent pleinement ce sentiment d’incertitude permanente et ce désir de liberté, ce désir d’aller loin, très loin de ce taudis où cohabitent enfants, vieux et chiens abandonnés. Quand la caméra de la réalisatrice s’attarde un peu plus sur ce qui entoure son “héros” Dimitris, on comprend là-aussi à quel point ces envies d’ailleurs s’imposent.

Il y a pourtant un pan paradoxal à tout cela : à chaque fois que Dimitris et les ados font – enfin – face à d’autres personnes qu’eux (des touristes, le plus souvent), là aussi les relations et réactions deviennent très triviales, parfois mêmes violentes. Par jalousie ? Par envie ? Par désir d’accéder à ce qu’eux n’ont pas ? Malgré quelques errances, correspondant à l’ennui même des personnages, Park devient à d’autres moments bien plus incisif et réaliste. Et comme on l’a dit : le film a beau avoir été produit, tourné, montré pour la première fois il y a déjà presque plus de cinq ans, il n’en est pas moins actuel au regard de la nouvelle crise que le monde entier traverse en raison de l’épidémie de coronavirus.

Conclusion : audacieux premier film, Park a de quoi déstabiliser. Il faut pourtant se laisser emporter par la caméra et le style de Sophia Exarchou, qui nous entraîne au plus près du quotidien de son pays, la Grèce. S’il ne passe pas par chez vous, vous savez ce qui vous reste à faire : en parler aux responsables de vos salles de cinéma. Pour que le bouche-à-oreille permette au film de convaincre – on l’espère – davantage de spectateurs en France…

Gabin Fontaine

Park 
Un film de Sophia Exarchou
Durée : 1h40
En salles le 8 juillet 2020

Vous avez aimé cet article? Abonnez-vous à notre newsletter et découvrez chaque mois le meilleur de Silence Moteur Action!

Vous pouvez aussi nous soutenir gratuitement en regardant une publicité : cliquez ici ! 

Comment here