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[Critique] Mank : le paradoxe de l’auteur

David Fincher (Zodiac, Seven) adapte avec Mank un script de feu son père Jack (qui était entre autres journaliste pour Life). L’histoire est issue d’un article à scandale de 1971 du New Yorker intitulé “Raising Kane, dans lequel la journaliste Pauline Kael remet en cause la position d’auteur d’Orson Welles concernant le chef d’œuvre Citizen Kane, un film dont l’histoire serait intégralement imaginée par le scénariste Herman J. Mankiewicz, d’après son expérience personnelle. Construit avec divers flash-backs, comme son aîné, Mank est à prendre comme un compagnon de voyage de Citizen Kane, un supplément au film d’origine. Charmant programme !

Herman J.  “Mank” Mankiewicz est un scénariste, script-doctor (qui améliore les scénarios), et critique au New Yorker. En 1940, il se retrouve alité après un accident de voiture. L’occasion parfaite de se mettre au scénario du prochain film d’un certain Orson Welles, pour le studio de la RKO : Citizen Kane. A travers l’histoire qu’il dicte à sa secrétaire Rita, on assiste à une série de flashback expliquant l’origine et les idées de ce scénario.

Un film important…

Mank est un film très dense. Bavard, il n’est cependant jamais ennuyant tant il brasse une quantité d’informations conséquentes à la seconde. Les dialogues sont tous fins, les décors splendides, les acteurs fantastiques. Le noir et blanc sublime du chef opérateur Erik Messerschmidt donne envie de voir Mank sur le plus grand des écrans possible. Le son est travaillé pour être au plus proche possible du rendu des années 1940, période de sortie de Citizen Kane. L’expérience est amusante, en somme. Après tout, faire un film “à l’ancienne” avec les moyens d’aujourd’hui, est un exercice très intéressant ! Cependant, David Fincher ne prend pas la chose à la légère. Car le propos est en définitive grave. Et si de nombreuses touches d’humour parsèment le film, c’est une mélancolie profonde qui nous enveloppe petit à petit…

En effet, l’histoire de Mank est crépusculaire. Le personnage de Mankiewicz (Gary Oldman) est alcoolique et endetté. Le cinéma est en pleine transition entre le muet et le parlant. La société fait face à la crise après 1929. Mank est en désaccord avec la prise de position politique de la Metro-Goldwyn-Mayer. Le studio se positionne en soutien au Républicain William Randolph Hearst (interprété par le magnifique Charles Dance), magnat de la presse qui se présente au poste de gouverneur de la Californie et force ses scénaristes à faire de même. Il assiste impuissant à la déchéance du studio, à ses amis qui sont forcés à faire des films de propagande républicaine…

En adoptant la même structure que son modèle Citizen Kane, Mank voit juste : grâce à des flash-back, on comprend petit à petit les raisons qui poussent le scénariste à écrire cette histoire à charge (presque) directe contre Hearst. Et à réfléchir sur la parentalité du film ! Puisque dans le contrat de base, Mankiewicz n’est pas crédité. Pourtant, c’est de lui que vient toute cette histoire : celle, également, d’un magnat de la presse manipulateur qui se présente au poste de gouverneur… Malgré la ressemblance évidente entre William Randolph Hearst et la création du scénariste, Charles Foster Kane, tout le monde vient à lui dire qu’il s’agit du meilleur script qu’il ait jamais écrit. Et sa volonté de prendre sa revanche contre Hearst le démange… En résulte une réflexion intéressante sur qui est véritablement l’auteur du film. C’est malheureusement sur cette même réflexion que Mank va générer un paradoxe malgré lui.

… mais paradoxal

Cette réflexion sur l’auteur va ouvrir vers d’autres questionnements. Le propos du film est clairement le suivant : l’auteur d’un film est celui qui en écrit l’histoire. On peut voir cela comme une lettre d’amour au père de David Fincher, Jack. Puisque c’est lui qui a écrit l’histoire, c’est lui qui en est l’auteur. En ce sens, Mank est très touchant : il est le film dont l’auteur est décédé il y a 17 ans. Et après tout, pourquoi pas ?

Cependant, il faut un sacré culot pour déposséder Orson Welles de Citizen Kane. C’est quand même lui qui introduit dans son film une utilisation du cadre, de la lumière, de la profondeur de champ, à but narratif : le principe de l’image au service d’une histoire. Orson Welles est le metteur en scène de Citizen Kane. À l’époque, la notion d’auteur d’un film était floue, d’où le questionnement sur qui devrait être crédité au film ou non. Mais aujourd’hui, et depuis 60 ans et une certaine “nouvelle vague”, l’auteur d’un film, c’est son réalisateur. C’est débattable, c’est certain. C’est même complètement à remettre en question au cas par cas selon les films !

En découle la même question vis-à-vis d’autre postes, bien entendu. Quelle est la place du monteur dans la généalogie d’un film ? du producteur ? du comédien ? Vaste sujet qu’on aura pas la prétention de résoudre ici. Mank non plus. Mais si David Fincher a souvent revendiqué la place de l’équipe dans la création d’un film, on a l’impression qu’il n’est pas forcément écouté. De nombreux journaux parlent de Mank comme “le film de David Fincher“. Le message n’est-il pas assez clair ? La pâte du réalisateur est-elle trop grande dans Mank pour effacer tout le reste ? Reste qu’il faudrait dans ce cas arrêter de parler de film de Fincher quand on parle de Seven, Zodiac, ou encore de The Social Network, vu qu’il n’est pas l’auteur des scénarios.

Conclusion : Mank est un objet complexe. Si le film est en tout point réussi, la prétention de déposséder Orson Welles de Citizen Kane est tout de même débattable. De plus, quand on voit la manière dont de nombreux médias parlent de Mank comme “le film de David Fincher”, on ne peut s’empêcher de se dire qu’à un certain point, le film ne fonctionne pas… Quoiqu’il en soit, nous ne pouvons que vous conseiller de vous faire votre propre avis sur ce brillant objet cinématographique.

Bastien Rouland

Mank
Un film de David Fincher
(et de toute une équipe derrière)
Durée : 2h10
Disponible sur Netflix


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