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[Critique] Manifesto : musée n’est pas ciné

D’abord pensé en 2015 en tant qu’installation vidéo présentée depuis au sein de plusieurs institutions à travers le monde, Manifesto se fait aujourd’hui une place sur grand écran. Si ce choix ne sert malheureusement pas l’intérêt de ce film-concept de Julian Rosefeldt, il ne manquera pas d’éveiller chez le spectateur plusieurs interrogations et aura au moins le mérite de le rapprocher du terrain de l’art contemporain.

Manifesto rassemble aussi bien les manifestes futuriste, dadaïste et situationniste que les pensées d’artistes, d’architectes, de danseurs et de cinéastes tels que Sol LeWitt, Yvonne Rainer ou Jim Jarmusch. A travers 13 personnages dont une enseignante d’école primaire, une présentatrice de journal télévisé, une ouvrière, un clochard… Cate Blanchett scande ces manifestes composites pour mettre à l’épreuve le sens de ces textes historiques dans notre monde contemporain.

Un manifeste des manifestes

Avec Manifesto, l’artiste-vidéaste allemand Julian Rosefeldt élabore un objet singulier tout à fait ambitieux dont il est nécessaire, pour comprendre sa réelle portée, de se familiariser avec sa forme première. Installation multi-écrans présentée aux Palais des Beaux-Arts de Paris en 2017, elle comporte 13 vidéos (14 en comptant l’épilogue) mettant en scène autant de performances de Cate Blanchett. La présidente du jury de la toute récente édition du Festival de Cannes démontre – au cas où certains en douteraient encore – l’ampleur de son talent, sa palette de personnages allant d’une chorégraphe à une maîtresse d’école, en passant par un vieillard sans-abri. Le texte mêle quant à lui uniquement des extraits de grands manifestes qui ont marqué différentes époques tels que ceux du dadaïsme (Tzara, Aragon…), futurisme (Apollinaire, Vertov…) ou encore du cinéma (Von Trier/Vinterberg, Jarmusch…) déclamés par l’actrice et remis au goût du jour en diverses situations contemporaines ; duplex sur un journal télévisé, loges d’un concert punk…

Chaque partie de 10 minutes 30 témoigne du regard affûté du plasticien Julian Rosefeldt à travers des mouvements de caméra réglés au millimètre, un réel sens de la composition et une conscience aiguisée de l’espace pour une grande valorisation des décors. Il est plaisant de découvrir chaque univers et de s’y laisser plonger. La compréhension et l’interprétation des textes sont quant à elles volontairement variables puisque l’intention de l’artiste est de peser, à travers leur réactualisation, leurs diverses portées.

Les limites de la salle obscure

Là où Manifesto excelle en tant qu’installation vidéo, sa forme une fois adaptée au cinéma pêche et perd de son efficacité. La déambulation permise au sein du dispositif des 14 écrans implique une réelle forme de liberté pour le spectateur, qui a son rythme, décide de la manière dont il vit et s’imprègne de son expérience. Il peut n’intégrer que certaines bribes sonores et visuelles ou considérer le parcours comme un vrai programme de courts métrages à lire de bout en bout, mais aussi revenir sur une vidéo ou en considérer plusieurs à la fois en fonction des points de vue proposés par la scénographie de l’exposition.

L’aspect ludique de la première forme de Manifesto permettait également au spectateur de désamorcer à sa guise la charge intellectuelle de certains extraits textuels entendus, une possibilité entièrement perdue une fois l’oeuvre projetée au cinéma. Bien que le montage général ait été repensé, les différentes séquences placées les unes à la suite des autres entraînent inévitablement un effet de répétition, accentué par une construction type originairement prévue pour la bonne synchronisation entre chaque vidéo-module au sein de l’installation. En misant ainsi sur ses qualités, l’objet perd à son propre jeu et la charge textuelle prend le dessus. L’intérêt-même des performances de Cate Blanchett s’estompe et le défilé de personnages risque de lasser, si ce n’est de paraître grossier.

Le regret majeur, pour le spectateur qui a connu l’expérience de l’installation vidéo, réside dans l’absence du point culminant atteint lorsque les 13 protagonistes se tournent face caméra pour réciter au même moment sur un ton monocorde proche de l’incantation, un extrait de choix des manifestes respectifs. Une poignante harmonie s’empare alors de l’espace, touchant à l’aspect visuel et tout particulièrement sonore. En disparaissant dans la version cinéma, cet instant suspendu laisse penser que dans le cas de Manifesto, l’expérience prime sur l’enseignement.

Conclusion : il n’existe pas de généralité quant à l’efficacité et la légitimité du déplacement d’une installation vidéo au cinéma. Tout comme il peut sembler malheureux de placer l’artiste visuel sur un autre plan que celui du cinéaste. Dans le cas de Manifesto, le contexte de la salle de cinéma devient contrainte, à la fois pour l’oeuvre et pour le spectateur, là où celui de l’exposition révélait les véritables qualités de cet objet singulier.

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Manifesto
Un film de Julian Rosefeldt
Sortie le 23 mai 2018

 

 

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