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[Critique] Madre : la tension des regards

L’affiche est douce mais ne vous fiez pas aux apparences, Rodrigo Sorogoyen ne fait que travailler la tension sous une nouvelle forme. Après avoir excellé dans le film noir (Que Dios nos perdone) et le thriller (El Reino), le cinéaste nous reprend là où il nous avait laissé, le cinéma de genre, pour peu à peu nous emmener vers de nouvelles contrées, de nouveaux rivages.

Son fils avait six ans lorsque, perdu sur plage landaise, il l’appela tout juste avant d’être enlevé. Dévastée et espérant le retrouver, Elena emménagea alors aux abords des lieux du drame. Dix ans plus tard, elle y rencontre un jeune homme qui pourrait être Iván, Jean.

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La tension…

À l’origine un court-métrage, nommé aux Oscars et récompensé aux Goyas (l’équivalent espagnol des Oscars ou des César), relatant l’épisode de la disparition du petit garçon, Madre s’ouvre sur ce dernier, présentant alors une première séquence de pur thriller. Filmée en un plan seulement, elle est magistrale tant le jeu, le cadre, le décor ou encore la lumière nourrissent la narration et donc l’émotion. Accroché à Elena, interprétée par Marta Nieto qui fut légitimement récompensée d’un prix d’interprétation à la dernière Mostra de Venise, et son téléphone, la tension atteint des sommets.

Alors qu’on pourrait s’attendre à ce que le récit cherche à directement poursuivre les questionnements posés (qu’est-il arrivé à Iván ? Que va-t-il devenir ?), surfant sur la vague du thriller, Rodrigo Sorogoyen et Isabel Peña la co-scénariste, ellipsent dix années pour le mener bien ailleurs. On retrouve alors Elena établie de l’autre côté de la frontière, apparemment rassérénée, mais toutefois un peu engourdie, la mise en veille que provoque la perte d’un enfant sans doute. La tension du traumatisme est bien loin et pourtant, sous ce ciel couvert, derrière les mouvements de caméra et en dehors du cadre dont l’angle de vue est si large, semble niché un trouble qui ne nous laisse pas indifférents.

… des regards

Jean et Elena se rencontrent sur la plage et rapidement l’intérêt est mutuel. Le jeune homme ayant l’âge qu’aurait dû avoir Iván, on comprend l’attachement d’Elena et on sourit, d’affection mais sans doute un peu gêné, de voir que Jean, lui, est amoureux. Alors qu’on s’attendrait, voire qu’on souhaiterait, à ce qu’elle clarifie leur relation, Elena semble se passionner davantage pour l’adolescent. Accompagné par une mise en scène savamment sentie, le spectateur qui s’était identifié à cette mère endeuillée s’en détache alors progressivement, gêné par ses doutes sur la folie et l’inceste.

La tension se tient donc là, suspendue par l’incompréhension et la méfiance. Que pense Elena lorsqu’elle regarde Jean ? Rien n’est explicite mais tout se lit entre les gestes, les mots et les choix de mise en scène. Le rythme flottant qui en découle peut au long terme s’épuiser un peu ou lasser le spectateur ne supportant plus le poids des non-dits, mais force est de constater que derrière les questions propres à l’histoire qu’il nous raconte, Rodrigo Sorogoyen nous interroge encore une fois sur nos comportements et leurs parts obscures. Il ne cherche pas à livrer de réponses ou d’explications psychologiques, il déterre seulement des trajectoires pour remuer les nôtres.

Conclusion : Alors qu’il semblait se détourner du film de genre, Rodrigo Sorogoyen propose avec Madre un thriller intime interrogeant nos comportements et nos regards. Dérangeant, le film est remarquable dans sa mise en scène et l’interprétation de son personnage principal que propose Marta Nieto.

O.M.

Madre
Un film de Rodrigo Sorogoyen

Durée : 2h10
Sortie le 22 juillet 2020


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