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[Critique] Los Silencios : derrière les silences, ils phosphorent

Après avoir posé sa caméra en Inde pour tourner Bollywood Dream en 2009, c’est en Colombie, sur l’Isla de la Fantasia, que la réalisatrice brésilienne Beatriz Seigner a choisi de filmer son second film de fiction, Los Silencios. 

C’est dans ce décor insulaire, engloutis par les eaux quatre mois par ans, entre maisons sur pilotis et arbres feuillus et au croisement de trois pays (Pérou, Colombie et Brésil), que Nuria débarque, lors d’ une nuit noire. Avec sa mère Amparo et son petit frère, elle fuit la Colombie et son conflit armé. Opposant les guérillas révolutionnaires, le gouvernement et les groupes paramilitaires dans un combat sans cesse relancé malgré les traités et autres accords de paix, cette guerre civile lui a retiré son père parmi les nombreux autres disparus.

Une île à la confluence des mondes

C’est en glissant lentement sur les eaux de l’Amazone que l’on entre dans Los Silencios. Accompagnant ses personnages à peine dévoilés, éclairés par une seule lampe à pétrole, on glisse au milieu d’un décor semblant insondable. La nuit est profonde, étrangement silencieuse ; seuls les clapotis de l’eau sur la barque accompagnent cette arrivée. On pense au Styx (un des fleuves pour se rendre aux Enfers, selon la mythologie grecque) et on pourrait ne pas se tromper. A l’image de cette ouverture, le second long-métrage de Beatriz Seigner se fait une lente et intrigante progression au travers des canaux fluviaux de l’Isla de la fantasia, entre cabanes sur pilotis et arbres tropicaux.

Petit à petit et jusqu’à la fin du film, on découvre alors l’histoire de cette famille tout juste arrivée sur les lieux pour se reconstruire. Réaliste et presque documentaire le jour, le film s’attache à Nuria qui, mutique, suit sa mère au travers de ses luttes, pour rendre justice à son mari, intégrer ses deux enfants à la nouvelle communauté et défendre les intérêts de cette dernière, si particulière. A la croisée de trois frontières, l’île accueille effectivement de nombreux migrants d’horizons différents, se faisant matrie cosmopolite. De même qu’elle tisse ainsi la possibilité d’une nouvelle géographie, l’île, la nuit, imperceptiblement se meut, entraînant le récit vers de nouveaux territoires, oniriques et fantastiques. Les canaux apparaissent alors comme un réseau capillaire, vivant au rythme des crues et emmenant les personnages dans les recoins de leur souvenirs, charriant les morts de leurs histoires. Introuvable, le père réapparaît. Comme un personnage bienveillant, l’île semble alors accompagner ses habitants encombrés par de douloureux passés. Elle leur dévoile ce qui derrière leurs silences luit, phosphoresce, et transforme leur tristesse en une parure colorée.

Conclusion : parce qu’au regard documentaire elle conjugue une vision fantasmagorique, Beatriz Seigner réussit un film d’une richesse happante. Sans jamais tomber dans la gravité malgré son sujet, Los Silencios reste toujours sensible et subtil ; la photographie de la colombienne Sofia Oggioni contribuant largement à le rendre hantant.

O. M.

Los Silencios
Un film de Beatriz Seigner
Durée : 1h29
Sorti le 3 avril 2019

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