[Critique] Little Zombies : la rage contre la Machine

Little Zombies est le premier long métrage de Makoto Nagahisa, déjà récompensé à Sundance pour son court métrage And so we put goldfish in the pool. En mêlant film pour enfants et ambiance sordide, le réalisateur signe un film réjouissant, véhiculant énormément d’émotions tout en enchaînant des tonnes de brillantes idées de mise en scène à la seconde.

Hikari, Ikuho, Ishi et Takemura sont orphelins. Leurs parents respectifs sont tous morts récemment. Pourtant, ces enfants ne sont pas tristes. Ils ne sont pas heureux non plus. Lassés par le monde que les adultes leur proposent, ils vont s’enfuir ensemble et tenter de percer dans la musique.

Little Zom-bit

“Little Zombies”, dans la diégèse (l’univers) du film, est un jeu vidéo rétro que ne lâche pas Hikari (joué par Keita Ninomiya). Sa console toujours à la main, il progresse tout le long du film comme on progresse dans un jeu. Les chapitres sont des niveaux, les enfants y récupèrent des objets nécessaires à l’accomplissement de leur quête… Le film profite du medium vidéoludique pour s’adresser, dans la forme, aux enfants et aux grands enfants, avec une intelligence qui force le respect.  Bien au-delà de la simple référence directe, aussi voyante que le nez au milieu de la figure à la Ready Player One, le film comprend très clairement de quoi il parle, et à qui il s’adresse.

Le jeu “Little Zombies” est un RPG, c’est-à-dire un jeu de rôle, comme Final Fantasy. Les quatre héros du film sont associés à ceux du jeu, ce qui est prétexte à de très nombreuses et jolies idées de mise en scène. Par exemple, on trouve des plans qui, par leur cadre, évoquent les RPG : on observe les héros vus du dessus et ils semblent se déplacer sur des cases. La musique participe elle aussi à donner cette ambiance vidéoludique en mixant des morceaux classiques avec des sonorités 8 bit. Pas un simple filtre sonore placé sur une musique pré-enregistrée, mais du vrai 8 bit, du chiptune : des musiques générées grâce à de sons créés par ordinateur ou, dans Little Zombies notamment, avec la puce audio d’une console de jeu. Le tout est très joliment mixé et fonctionne très bien. L’habillage visuel du film, les titres, génériques et transitions évoquent par leur joli pixel-art les jeux de l’ère 8-bit et 16-bit, comme les jeux sortis sur NES, Super NES, Mega Drive…

On ressent à tous les niveaux de création du film qu’on ne prend ni le jeu vidéo pour de la sous-culture, ni les joueurs et les spectateurs pour des idiots. Et nom de nom, ce que ça fait du bien ! On est très loin du Gamer de Patrick Levy ou du Ultimate Game de Mark Neveldine et Bryan Tailor ! Au delà du jeu vidéo, le film regorge de milliers d’idées de mise en scène aussi diverses que variées. Qu’il s’agisse de la lumière, du montage, du cadre, tout transpire l’expérimentation, tout en ayant l’impression très claire d’être parfaitement maîtrisé. On a déjà évoqué le cadrage vu du dessus qui évoque directement les RPG. Mais que dire du fantastique clip-plan séquence sur le morceau “Little Zombies”, tourné à l’IPhone ? Des expérimentations lumineuses et colorées lors de phases oniriques ? Des choix de champ/contre-champ face aux personnages, qui évoquent directement les films de Wes Anderson ? On ne s’ennuie jamais visuellement ; mieux que ça, on prend son pied du début à la fin.

Un film qui regorge de vie ?

Dire que Little Zombies “regorge de vie” malgré son titre et son contexte, ça serait facile (et pas forcément un bon jeu de mot). Non, ce qu’il faut dire, c’est que Little Zombies est un énorme doigt d’honneur aux morosités et tracas imposés par la vie d’adulte. Pourquoi est-ce qu’on voudrait forcer ces enfants à pleurer la mort de leurs parents et être tristes s’ils n’en ont pas envie ? Pourquoi les adultes pensent tout savoir sur tout quand eux-mêmes sont très clairement perdus ? Pourquoi toute cérémonie est longue, lourde, tristement ennuyeuse et répétitive ? Ces enfants qui décident de prendre la tangente sont des véritables punks dans une société si terne et inutilement complexe. À ce sujet, le film fait d’ailleurs penser à la série The End of the F***ing World, et ses enfants désabusés qui ne correspondent pas au monde qui leur est imposé.

Sortis de Little Zombies, on a envie de tout casser, de pleurer, de crier, de tout envoyer balancer. L’esprit de rébellion qui traverse le film nous transcende. En plus d’être un catalyseur, le film est également une mise en garde de ce vers quoi on se dirige si on laisse l’adulte en nous, création de cette société, prendre la place de l’enfant que nous sommes naturellement. La menace de la mort plane sur tout le film, et les évocations surnaturelles sont nombreuses. De par le titre, déjà, mais aussi par l’évocation directe de fin du monde, de vampirisme… Le film parsème habilement son histoire joyeuse de pointes cyniques d’une mort omniprésente. Comme rappel de notre fragile condition d’être humain, peut-être. Mais assurément comme cri du cœur : ne laissez pas l’enfant en vous mourir !

Conclusion : en plus d’être un fantastique objet audiovisuel, sans aucune fausse note de mise en scène, Little Zombies nous transporte avec lui dans son esprit rebelle et profondément punk. En rappelant tour à tour le cinéma de Wes Anderson, la série The End of the F***ing World mais aussi les RPG à la Final Fantasy, et même The Legend of Zelda : Majora’s Mask (jeu qui tourne autour du deuil et de la fin du monde !) à travers l’un de ses magnifiques plans finaux, il est clair que le film cherche à transcender les générations pour s’adresser à l’enfant présent en chacun de nous. Peut-être pour lui demander de sortir au grand jour ?

Bastien Rouland

Little Zombies
Un film de Makoto Nagahisa
Durée : 2h
Sortie prochaine au cinéma


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