[Critique] L’homme qui a vendu sa peau : l’art a bon dos !

Trois ans après La Belle et la Meute, Kaouther Ben Hania revient et livre un film profond et très dense. À partir de thématiques très terre-à-terres, le film s’enfonce dans une réflexion sur l’art, ses limites, ses dérives, et de quelle manière il peut poser des murs autant qu’il peut les briser.

Sam vit en Syrie. Accusé de tentative de rébellion, il part se réfugier illégalement au Liban. Afin de rejoindre l’Europe et la femme qu’il aime, il accepte de se faire tatouer un visa Schengen dans le dos par un des artistes les plus en vogue du moment. Il devient par ce biais une propriété artistique, au prix de son humanité…

Tout le monde à dos

Au delà de toute réflexion sur l’art, ses méthodes et ses limites, Kaouther Ben Hania nous propose avant tout une aventure qui nous tient en haleine. Inspirée d’une véritable œuvre artistique de Wim Delvoye (Tim 2006), l’histoire nous emporte du conflit syrien jusqu’à la bourgeoisie européenne, en passant par un abattoir au Liban. Amoureux d’Abeer (Dea Liane), expatriée en Belgique via son mari qui travaille à l’ambassade syrienne, Sam (Yahya Mahayani) va tout tenter pour la rejoindre.

Au détour d’une exposition au Liban, qu’il visite plus pour le buffet que pour les œuvres, il va attirer l’œil de l’artiste Jeffrey Godefroi (Koen De Bouw). Celui-ci va lui proposer le projet fou de lui tatouer un visa Schengen au dos, dans le but de lui donner une valeur marchande. Il pourra ainsi l’emmener légalement avec lui et l’exposer comme n’importe quelle autre œuvre. Ainsi déshumanisé, Sam va attirer l’attention du monde entier. Mais lui ne cherche qu’à retrouver sa bien-aimée. Sur son chemin vont se dresser mari jaloux, associations de réfugiés, et bien sûr, clauses contractuelles. Soraya (Monica Bellucci) sera toujours là pour rappeler Sam à l’ordre si ce dernier commence à s’égarer…

A fleur de peau

L’homme qui a vendu sa peau est un très beau film, visuellement. Rien n’a été laissé au hasard, particulièrement lors des scènes des différentes expositions, des égarements de Sam devant des œuvres. Les lumières et prises de vues du chef opérateur Christopher Aoun sont splendides. Graphiquement, le film canalise beaucoup de violence, mais jamais là où on l’attend. Par exemple, si le conflit syrien est largement évoqué, on ne voit jamais directement la violence des combats. En revanche, le film ne se gêne pas pour insister sur… l’explosion de boutons dorsaux – dartrophobiques et autres dermatillomaniaques, soyez prévenus !

Cette violence intime maintient la tension dans le film, et fait ressortir quelque chose de plus grand. Si la violence de la guerre est épargnée, la peur ne l’est pas. La peur de ne pas pouvoir s’échapper. La peur de ne pas pouvoir rentrer. La peur de ne plus être aimé. La peur de ne plus être utile. La peur des autres… La peur parsème tout le film, jusqu’à atteindre un point culminant dans un formidable climax qui condense et évacue en même temps et avec brio toutes les émotions accumulées jusqu’ici. On regrettera peut-être un rebondissement final un peu tiré par les cheveux et surtout qui manque de subtilité par rapport au reste du film.

Conclusion : L’homme qui a vendu sa peau est le film de ce début d’année à de pas rater. En brassant avec soin de nombreux thèmes liés à l’art et à ses limites, Kaouther Ben Hania propose une histoire hors du commun, visuellement somptueuse, qui ne laissera personne indifférent.

Bastien Rouland

L’homme qui a vendu sa peau
Un film de Kaouther Ben Hania
Durée : 1h43
Sortie le 13 janvier 2021

 


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