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[Critique] Le Kid : Charlot, un papa-poule aussi drôle que bouleversant

Lorsque Charlie Chaplin réalise son premier long-métrage en 1921, il est déjà mondialement connu. Son personnage de Charlot, qu’il a créé quelques années auparavant, en 1914, est resté depuis le personnage principal de ses courts métrages et a charmé autant l’Amérique que le reste du globe. Le cinéma muet vit alors son âge d’or, et dès sa sortie, Le Kid est un succès. Il sera aussi la première pierre d’une œuvre importante : le cinéaste anglais réalisera au cours de sa vie 11 longs métrages, parmi lesquels Les Temps modernes ou Le Dictateur.

Le Kid met en scène Charlot (simplement appelé The Tramp, « le vagabond » en anglais) alors qu’il tombe par hasard, au coin d’une rue, sur un bébé abandonné près des poubelles. Attendri, il finit par adopter l’enfant. Cinq ans plus tard, l’enfant a grandi et a une vie bien organisée et heureuse avec son père adoptif, bien que tous les deux plongés dans la misère. Mais que se passerait-il si l’on se rendait compte que Charlot n’est pas le père du « gosse » ? Ou pire, si sa véritable mère les retrouvait ?

Tel père tel fils

Quasiment tout le film repose sur la dynamique de ses deux personnages et acteurs principaux : comment un vagabond sans le sou et sans attache devient père ? Comment va-t-il se débrouiller pour élever cet orphelin ? On s’imagine que cette famille sera quelque peu atypique, et c’est effectivement là la première source d’humour du film. Lorsqu’il est bébé, le “gosse”, renommé John, dort dans un hamac fait de vieux draps et boit son biberon dans une théière. Quelques années plus tard, pauvreté oblige, il se comporte déjà comme un petit adulte devant gagner son pain en aidant son père dans son commerce de vitrier-arnaqueur. Et surtout, il a déjà les manières et le caractère de son père : cette nonchalance dans la démarche, cette fierté même dans la misère, cette façon de manipuler les autres pour sauver sa peau, le jeune acteur Jackie Coogan l’incarne avec brio, réussissant à imiter le jeu de Charlie Chaplin du haut de ses cinq ans.

Le personnage de Chaplin, lui, bien que burlesque, ne franchit jamais la limite où le rire du spectateur se transforme en lassitude ou en exaspération. Le format du film muet entraîne nécessairement des expressions, des mouvements et des réactions plus exagérées, mais Chaplin réussit à doser justement le comique de répétition et de situation pour ne pas transformer son personnage en clown dénué de toute intelligence : toutes ses actions, aussi drôles soient-elles, sont justifiées par l’histoire et son caractère. Mais ce qui rend le Charlot aussi attachant, c’est son humanité. Certes, au début, on doute de sa capacité à éprouver de l’empathie et de la pitié : ne trouvant pas à qui appartient le bébé qu’il vient de trouver, il cherche tant bien que mal à s’en débarrasser, quitte à le redéposer au coin de la rue. Mais bientôt son regard croise celui du nourrisson, et tout commence : en l’espace d’une seconde, Charlot est devenu, au fond de son cœur et sans le vouloir, père.

“Un film avec un sourire – et peut-être, une larme.”

Malgré toutes les frasques que père et fils font ensemble, il se dégage du film une véritable tendresse. Charlot tente d’élever John correctement avec les moyens du bord : le repas a beau n’être qu’une assiette de crêpes banale, on ne l’attaque pas avant un bénédicité sommaire, ni sans avoir appris ensemble comment utiliser un couteau. Et même s’il l’entraîne dans ses combines, Charlot s’attendrit, s’inquiète pour lui : on remarque sa préoccupation lorsque dans une scène, l’enfant, malade, est ausculté un peu trop brutalement par le médecin.

Alors, lorsque la menace d’une séparation entre le père et le fils arrive comme un nuage gris au dessus de leur vie paisible, c’est là que le comique laisse la place au tragique. Tout d’un coup, Charlot, ce petit bonhomme à la démarche en canard et au comportement clownesque, se transforme en un homme meurtri capable d’émouvoir le spectateur. Parce qu’il apparaît comme un personnage sincère et spontané, sa détresse n’est que plus authentique et touchante, tout comme celle du jeune Jackie Coogan dont le visage enfantin empli de larmes ne peut qu’attendrir le public. Cette enfance, Charlie Chaplin sait particulièrement bien la représenter car il l’a lui-même vécue : séparé très jeune de sa mère, internée pour problèmes psychiatriques, il a vécu dans une grande pauvreté jusqu’à l’âge adulte. Dans Le Kid, la misère est filmée sous le prisme de l’humour : même si elle rend la vie plus difficile pour Charlot et son fils, elle reste supportable tant que les deux protagonistes sont ensemble, incarnant l’un pour l’autre la plus importante des richesses.

Conclusion : premier long métrage de Charlie Chaplin, Le Kid contient déjà ce qui fera l’essence de son oeuvre : le mélange du rire et du sérieux, du burlesque et de l’émotion, savamment dosé pour aborder sous la forme d’une comédie des sujets chers à son cœur, comme l’industrialisation dans Les Temps modernes ou le nazisme dans Le Dictateur. Parce qu’il raconte l’histoire universelle de l’amour d’un père pour son fils, Le Kid est une excellente porte d’entrée dans l’univers de Chaplin et du film muet. Bien que désormais centenaire, le personnage de Charlot est indémodable !

Laurène Bertelle

Le Kid
Un film de Charlie Chaplin
Durée : 52 min.
Disponible sur Netflix

 


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