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[Critique] J’irai décrocher la lune : l’hymne à la différence

Le réalisateur Laurent Boileau a trouvé sa place dans le monde du documentaire bien avant son arrivée dans les salles de cinéma, en qualité de chef opérateur et chef monteur sur des dizaines de réalisations pour des chaînes télévisées. C’est en 1999 qu’il prend place derrière la caméra et tourne Un Moulin dans le vent. Sur plusieurs années, il porte bien des projets (notamment en lien avec la bande dessinée qu’il affectionne particulièrement) mais il se démarque en 2012 avec Couleur de peau : miel. Il s’agit d’un long-métrage d’animation parsemée d’images réelles retraçant des moments clés de la vie de Jung, un des 200 000 enfants coréens disséminés à travers le monde depuis la fin de la guerre de Corée. Avec cette même luminosité placée au dessus de rudes sujets qui lui est désormais caractéristique, Laurent Boileau nous livre cette fois J’irai décrocher la lune.

Ce documentaire présente au spectateur la vie quotidienne de Stéphanie, de Robin, ou encore d’Elise. Au travers de portraits, il expose leur quotidien, leurs rêves, leurs espoirs, mais aussi leurs désillusions et leur point de vue sur leur maladie. En effet, tous ont nés avec un chromosome supplémentaire : ils sont trisomiques. Face à Laurent Boileau, ils vont se livrer sans filtre sur la manière dont ils vivent avec cette différence. Le réalisateur place le public en immersion totale dans la vie de tous les jours de ces personnes handicapées.

Six fois plus de proximité 

Il est coutumier que des reportages et même des documentaires tentent d’informer et de rendre accessible l’environnement de personnes en situation de handicap mental à travers la voix de leurs proches, des soignants, des éducateurs spécialisés,… Laurent Boileau a voulu donner la parole aux premiers concernés, et c’est bel et bien la force de son film. Ici, nous allons parler de trisomie 21 et qui mieux pour en parler que des trisomiques eux-mêmes ? Quelle valeur ajoutée en comparaison à d’autres réalisations !

De cette façon, nous rencontrons par exemple Gilles-Emmanuel, agent d’accueil au sein de l’association Down up (animée par des parents dont les enfants sont porteurs d’une déficience intellectuelle) ou bien la remarquable Eléonore Laloux, qui occupe un CDI à la clinique des Bonnettes d’Arras (et qui, par ailleurs, a décidé d’être colistière de Frédéric Leturque dans la course aux élections municipales de 2020 !). Au total, Laurent Boileau a choisi de peindre le portrait de six personnes : trois hommes, trois femmes, tous trentenaires. La caméra vogue d’appartement en appartement, de lieu de travail en lieu de travail, mais suit également certains protagonistes au moment d’aller faire les courses… Un moyen simple et efficace pour apprendre comment se constitue la vie de tous les jours quand on a un chromosome en plus. Autre force du documentaire, il confronte les points de vues de ces six personnes et nous propose d’assister comme un de leurs invités le ferait, à leurs discussions quotidiennes, lors de réunions “formelles” mais aussi en pause-café sur le canapé. Parce que Stéphanie, Mario, Robin, Gilles-Emmanuel, Eléonore, Mario et Elise se connaissent pour de vrai ! Ils vivent tous à Arras et sont encadrés par un même organisme.

En cela réside d’ailleurs une des faiblesses de J’irai décrocher la lune : bien que Laurent Boileau fasse comprendre au spectateur que les personnes porteuses de trisomie 21 sont toutes singulières, que leurs caractères ne se ressemblent absolument pas et qu’en aucun cas ces personnes handicapées ne doivent être considérées comme un groupe homogène, les choix manquent vraiment d’exhaustivité. Cela est assumé par le réalisateur et il peut sembler compliqué d’exposer tous les profils possibles, mais un minimum n’aurait pas été de trop ! Montrer la façon dont le quotidien se passe ailleurs, par exemple dans des établissements plus spécialisés, comme dans des ESAT (établissements et service d’aide par le travail) ou dans des foyers de vie où des résidents handicapés doivent habiter en colocation, aurait permis une approche plus riche et aurait sûrement soulevé bien d’autres problématiques…

Oui, des méthodes changeantes ! 

Heureusement, Laurent Boileau, qui assume totalement le choix de se concentrer sur ces hommes et femmes, regorge d’ingéniosité pour dénouer les langues et tirer des réflexions clairvoyantes de la part des concernés. Le documentaire se compose d’images filmées au quotidien mais pas que ! Il se rythme également d’instants plus “formels” pendant lesquels les porteurs de trisomie 21 se retrouvent “face caméra”, à répondre à des questions sur leur handicap.

Ces temps permettent d’aborder de manière bien plus frontale certains aspects de cette différence mais également de récolter des ressentis intimes. Apparaissent lors de ces séquences des moments forts où certains vont partager leurs ressentis sur les membres de leur famille et la peine qu’ils ont à leur confier leurs émotions, leurs besoins, leurs angoisses voire même leur amour… Les paroles de ces personnes trisomiques nous arrivent en pleine tête et nous font prendre conscience d’un grand nombre d’éléments qui rentre en compte dans la vie d’un adulte handicapé, comme ses réflexions personnelles sur sa place dans la société. Et puis, pour apporter un aspect plus politique au propos, le réalisateur va jusqu’à montrer à Eléonore des images d’un neurobiologiste interviewé dans l’émission La Tête au carré sur France Inter en 2012 qui lançait alors des propos comme “Pourquoi faut-il conserver les trisomiques qui sont quand même un poison dans une famille ?” (elle ne découvrait pas les images et les avait déjà commenté publiquement par ailleurs).

Ces procédés utilisés dans le documentaire font en sorte que ses protagonistes réfléchissent et prennent la parole sur ce qu’ils sont, afin que ce ne soit pas aux adultes jugés “normaux” de les définir et d’expliquer leur maladie (certains aidants sont tout de même montrés à l’écran ; ils font, malgré la débrouillardise de certains, largement partie de la vie des trisomiques). Le poids du terme “différent” s’amincit de minute en minute devant la caméra de Laurent Boileau.

Conclusion : le documentaire choisit d’exposer l’Humain d’abord et la différence après. Mais cela occulte certains aspects auxquels peuvent être confrontés les personnes porteuses de la trisomie 21. Celles-ci, bien que filmées dans leur lieu de travail, baignent dans un système financier fragile dans lequel certains établissements spécialisés ont le porte-monnaie de plus en plus léger, ce qui, par extension, peut avoir des répercussions sur le compte en banque des travailleurs handicapés eux-mêmes. Le sujet est d’ailleurs frôlé à un moment, puis complètement mis de côté. Mais à part cela, Laurent Boileau (qui, et on peut le souligner dans une période qui connait cette mode regrettable de se mettre en scène dans un documentaire) s’efface totalement pour laisser champ libre aux sujets qu’il filme. L’intérêt qu’il leur porte est si fort qu’il atteint le public sans demi-mesure.

Estelle Lautrou

J’irai décrocher la lune
Un film de Laurent Boileau 
Durée : 1h32
Sortie le 18 mars 2020

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