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[Critique] J’ai perdu mon corps : dans le noir, retrouver la poésie

Adapté du roman Happy Hand de Guillaume Laurant, le premier long-métrage de Jérémy Clapin, J’ai perdu mon corps, est un objet rare de biens des façons. Film d’animation ne s’adressant pas directement à un public juvénile, il fait preuve d’une créativité singulière, servant une remarquable poésie. Il fut justement récompensé par différents prix, notamment à Annecy et aux Césars, et même par une nomination aux Oscars !

Paris, la nuit ou presque. D’un frigo de laboratoire s’enfuit une main. Hantée par des souvenirs d’enfance, elle s’élance à travers la ville, à la recherche de son propriétaire suppose-t-on. Plus loin, Naoufel, la vingtaine, rencontre Gabrielle. Lui aussi veut la retrouver.

Dribbler le destin

Sur le mode du duo qui se ferait trio, Jérémy Clapin entremêle les différentes époques d’une même trajectoire, celle de Naoufel, pour en faire le récit de sa quête d’identité. Petit garçon il se rêvait pianiste cosmonaute ; devenu grand il se trouve cantonné à la route, livrant des pizzas à scooter, bien loin du ciel et de ses étoiles. Le télescopage du temps le fait donc rêver de hauteurs pendant que sa main, pourtant encore bien accrochée à son poignet, parcourt pendant ce temps les sous-sols, canalisations et autres bas-fonds. La grandeur du film étant notamment de lier la multitude, l’écho visuel s’incarne aussi dans le son ; la musique composée par Dan Lévy, électronique et hypnotique, semble nous faire entendre la résonance d’un monde parallèle, un espace invisible réunissant les espaces, les corps et les rêves. Par la main et le dessin Jérémy Clapin crée d’ailleurs des séquences oniriques, où les temps se réunissent dans le même plan, froissant la réalité pour poster un cosmonaute au-dessus d’un panneau d’autoroute.

Le magicien Jérémy Clapin ne fait pas uniquement décupler le monde, il en ausculte aussi la trivialité, rendant sa force poétique au réel. Il s’agit pour la main comme pour son propriétaire de vivre le présent, d’en découvrir les détails pour jouer avec lui et “dribbler le destin”, comme le dit l’un des personnages. La main poursuit sa cavale, et en prise direct avec le monde, le sable, les ordures et le goudron, elle n’a d’autre choix que de faire face au présent pour éviter les pires dangers. De la même manière, sur le mode de la comédie romantique, Naoufel, qui manifestement semblait encore figé par les deuils de son enfance, se voit projeté dans l’immédiat en tombant amoureux de Gabrielle. La délicate et réjouissante scène de leur rencontre ne s’effectue d’ailleurs que par le son, via un interphone, l’écoute rendant au présent toute son attention. Face au drame final, cet apprentissage rendra alors à cet attachant trio la possibilité de s’écarter de leur route toute tracée pour prendre de la hauteur vers de nouveaux espaces.

Conclusion : avec J’ai perdu mon corps, Jérémy Clapin réussit un récit  moderne dont la poésie transporte et éveille.

O.M.

J’ai perdu mon corps
Un film de Jérémy Clapin
Durée : 1h21
Sorti le 6 novembre 2019

 

 

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