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[Critique] Été 85 : don’t call my name

Personne n’arrête François Ozon ! À peine un an après Grâce à Dieu, qui a reçu l’Ours d’Argent à la Berlinale (ou le Grand Prix du Jury, si ces intitulés vous semblent obscurs) et relancé de vifs débats polémiques sur la dissimulation des actes pédophiles dans l’Église catholique, le réalisateur débarque encore dans les salles avec Été 85. On se passe les détails, coronavirus oblige, c’était délicat de savoir quand le sortir, d’autant plus qu’il figurait parmi la sélection officielle du Festival de Cannes avorté. Mais le film étant prêt, Ozon et son distributeur Diaphana ont décidé de le livrer malgré tout au public, cet été – cohérence scénaristique oblige. En espérant qu’il trouvera son public, malgré la pandémie…

Mais de quoi ça parle, Été 85 ? C’est l’adaptation – plutôt libre – de La Danse du coucou, roman de l’écrivain britannique Aidan Chambers. L’histoire de deux adolescents, Alexis (Félix Lefebvre) et David (Benjamin Voisin) qui, le temps d’un été sur les côtes normandes, deviennent les meilleurs amis du monde… et plus encore. Mais pour Alexis, ne serait-ce qu’un rêve éveillé ?

Retrouvez notre rencontre avec l’équipe du film !

Retour vers le futur

L’un des premiers réflexes abordé par beaucoup, c’était déjà de comparer le film – autant pour son ambiance que pour son scénario – au Call Me By Your Name de Luca Guadagnino. Les deux films sont des adaptations de romans, se déroulent effectivement pendant un été des années 80 et mettent en scène une romance naissante entre deux garçons. Ok, d’accord. Mais c’est à peu près tout ce qu’il y a de commun. Tout comme on pouvait aussi dire que François Ozon “faisait son Xavier Dolan“. Premièrement : François Ozon fait des films depuis bien plus longtemps… Et deuxièmement : il est loin d’avoir attendu Été 85 pour mettre en avant des thématiques et personnages LGBT dans sa filmographie !

Il suffit de quelques notes de The Cure, d’une affiche de Taxi Girl ou d’une photo de Freddie Mercury dans la chambre d’Alexis pour ne pas en douter une seule seconde : nous sommes bien à l’été 1985. Le style vestimentaire pétaradant des personnages et leurs expressions (“on va pas en chier un tank”) aussi ! Pour François Ozon, ce n’est pas qu’un simple élan de nostalgie. Après avoir découvert le roman d’Aidan Chambers (publié en 1982) à ses dix-sept ans, ce récit sentimental lui est resté en tête pendant des années, jusqu’à ce qu’il puisse enfin s’emparer pleinement de l’histoire et se la réadapter, troquant l’Angleterre pour la Normandie et la ville du Tréport. Afin de poursuivre cette immersion, Ozon a choisi de tourner son film en pellicule et non au format numérique, pour que le spectateur puisse se redonner l’impression de découvrir “un film d’époque”. On s’y plaît, on s’y croit, et dans ces temps actuels, on se croirait presque en vacances… du moins pour celles et ceux qui n’auraient pas la chance de partir ces prochaines semaines.

Cherchez le garçon

Et si le film marche d’emblée, c’est aussi et surtout grâce à l’alchimie qui se dégage entre ses deux principaux (et jeunes) acteurs : Félix Lefebvre et Benjamin Voisin. Dès leur rencontre inopinée, ce jour où Alexis chavire en mer et est sauvé in-extremis par David, tout s’emballe. C’est une amitié qui commence, qui elle aussi tangue et fait chavirer, alors que le film multiplie les rencontres, les scènes de partage, à grande vitesse, à l’étonnement d’Alexis – plus jeune que son sauveur. L’adolescence, c’est l’ivresse de ces premiers instants, un rêve qu’on aimerait ne jamais quitter… mais on se rend très vite compte qu’il y a autre chose. Alexis et Benjamin n’ont pas la même vision des choses.

On comprend aussi très rapidement que les deux garçons ont une sphère familiale très différente, leurs mères étant déjà toutes deux radicalement opposées. La mère de David (Valeria Bruni-Tedeschi) est hyper extravertie et démonstrative, affectueuse, même envers un jeune garçon qu’elle connaît à peine… Alors que celle d’Alexis (Isabelle Nanty) est bien davantage dans la retenue de ses émotions. Quand on la voit, elle est souvent cantonnée aux tâches de “la femme au foyer modèle” : le ménage, la cuisine, etc. Les deux ne s’échangent que peu de mots, et pourtant on sent à travers leurs regards que tout peut aussi bien se dire. Qu’il est agréable – et audacieux de la part de François Ozon ! – d’avoir employé Isabelle Nanty à contre-emploi, la sortant enfin de l’image des Tuche et autres comédies…

Ce pourquoi Été 85 n’a également rien à voir avec un Call Me By Your Name, c’est parce qu’il nous prévient d’emblée qu’il s’agit certes d’une histoire d’amour, mais aussi d’une tragédie. Dès le départ, on sait que quelque chose de grave se produit. Et pourtant Ozon brouille très bien les pistes, parvenant à surprendre son spectateur alors qu’une simple idée pourrait s’imposer rapidement à lui. Le rêve d’Alexis fait place au cauchemar, et tout s’éclate – la narration du film elle-même, qui alterne entre ces jours de bonheur et l’après, où le soleil laisse place à la noirceur. Que s’est-il vraiment passé et pourquoi ? Voilà ce qui anime le film sous une forme légèrement procédurale (Alexis doit raconter ce qui s’est passé à un juge) qui rappelle légèrement la forme de Grâce à Dieu, aussi parce que l’on retrouve Melvil Poupaud d’un film à l’autre. Victime dans le précédent film, il tient ici le rôle d’un professeur de lettres, celui d’une stature de confiance, qui aidera Alexis à poser les mots sur son histoire… et à nous la faire vivre.

Conclusion : Été 85 est un très beau tour de force de la part de François Ozon, où l’émerveillement de l’adolescence et ses romances cachent cependant un film bien plus sombre, surprenant, porté par un casting brillant.

Gabin Fontaine

Été 85
Un film de François Ozon
Durée : 1h40
Sortie le 14 juillet 2020

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