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[Critique] Drunk : à consommer sans aucune modération !

Thomas Vinterberg revient au pays ! Après Loin de la foule déchaînée et Kursk, deux expériences anglophones qui lui ont permis de faire ses armes dans le biopic et le film à costumes, le réalisateur danois renoue avec ses racines, au sens propre comme au sens figuré (si l’on fait abstraction de La Communauté, sorti quelques mois à peine après Loin de la foule déchaînée). Le Danemark, c’est bien, mais avec ses acteurs fétiches, c’est encore mieux. Mads Mikkelsen et Thomas Bo Larsen, déjà à la tête de Festen, le second long métrage de Thomas Vinterberg, fêtent aussi leurs retrouvailles… Et tant mieux, puisque la fête, c’est aussi un peu ce dont il est question dans Drunk !

Dans une époque bousculée par une pandémie, voir un film sur la camaraderie et ses excès semblerait presque nous renvoyer à une époque révolue… Il est ici question de suivre quatre professeurs décidés à mettre en pratique la théorie d’un psychologue norvégien, selon lequel l’homme devrait avoir constamment un minimum d’alcool dans le sang afin de vivre une vie meilleure. Ce qui relevait d’une blague entre amis et d’une simple expérience va pourtant bouleverser le plus profond de leur être, leurs relations, mais surtout engranger de folles conséquences.

Viens boire un petit coup à la maison…

Comment redonner un peu de piquant à sa vie ? Telle est la question qui occupe l’esprit de Martin (Mads Mikkelsen), un professeur d’histoire-géo qui semble ne plus avoir aucune passion pour son métier et dont le couple bat de l’aile. Lui et ses amis proches, qui sont également ses collègues, aiment pourtant passer du bon temps en savourant du caviar dans des restaurants chics ou une bouteille de champagne savamment choisie. Des moments de bonheur simples mais illusoires, puisque les quatre amis traversent chacun la crise de la quarantaine à leur façon : certains souffrent, par exemple, d’une solitude profonde ou sont éprouvés par une parentalité difficile. Du coup, la théorie du psychologue norvégien Finn Skårderud relevée par Nikolaj (Magnus Millang) tombe à pic : l’homme serait né avec un taux d’alcool dans le sang qui serait déficitaire de 0.5 grammes par litre. En résumé, atteignez ce chiffre tous les jours (soit à peu près l’équivalent de deux verres) et vous devriez être plus heureux ! Mais est-ce aussi facile à dire qu’à faire ?

Drunk revêt donc l’allure d’une expérience sociale des plus sérieuses, chapitrée dans le film via plusieurs intertitres directement à l’image : les différentes phases de l’étude ou directement le taux d’alcoolémie que les personnages sont supposés avoir dans le sang. Évidemment, on se doute que les 0.5 grammes ne seront qu’un début, puisqu’il est ensuite question pour chacun de tester ses propres limites, d’aller toujours plus loin… À chacun sa résistance à l’alcool, et chacun son taux d’alcoolémie maximal. Ce pourquoi Thomas Vinterberg maîtrise aussi bien le mélange des genres à travers son film, qui commence presque comme une comédie avec cette bande d’amis qui veut juste boire un petit peu avant de basculer dans le drame lorsque cette consommation devient excessive.

… y’a du blanc, du rouge, du saucisson

C’est aussi par son image que Drunk se rapproche parfois du documentaire, par son allure réaliste (des couleurs peu retravaillées et une lumière naturelle) et une caméra souvent portée à l’épaule qui se rapproche des personnages… mais aussi et surtout des nombreux verres d’alcool que l’on peut voir dans le film ! Il est aussi question de sublimer les cocktails, les verres, et de nous plonger en situation “réelle” puisque nous suivons nos quatre héros avant, pendant et après leur consommation. Le spectateur commence à rire avec les personnages de cette démarche, puisque les débuts de cette étude sont marqués par une certaine euphorie et un regain d’entrain général. Puis, on l’avoue, on rit un peu d’eux, lorsqu’ils déambulent complètement frappés dans un supermarché à la recherche de poisson frais. Mais quand ça part trop loin, là, on ne rit plus du tout, et on partage la souffrance de ces quatre hommes. Drunk est tout autant très représentatif de la société de certains pays d’Europe de l’Est : comme la Norvège ou la Finlande, le Danemark fait partie de ceux où l’économie est des plus prospères, et dont la population est censée être plus épanouie. Dans le film, on voit bien que nos quatre héros ont une vie confortable étant donné leurs habitudes, mais tout cela n’est qu’apparence et dissimule parfois un mal-être beaucoup plus profond pour certains.

On a du mal à croire que ces quatre acteurs (Mads MikkelsenThomas Bo LarsenLars Ranthe et Marcus Millang) puissent avoir joué l’intégralité de ces scènes sans un minimum d’alcool véritable dans leurs veines, mais ils se montrent tout autant performants et déchirants lorsqu’il s’agit de dévoiler leur vrai visage, leurs travers ou leurs peines. Il n’est jamais question pour Vinterberg de moquer ou de juger les personnages, mais simplement de présenter, en un temps record, ce que peuvent bien être les conséquences de l’alcoolisme sur le long terme. À travers la quête de ces quarantenaires un peu paumés et dépassés par la vie, on voit en miroir les jeunes élèves – et ce dès la première scène du film – ritualiser leur consommation d’alcool, en faire un véritable jeu, quitte à se mettre en danger : au cours d’une course, il est possible de gagner plus de points si tout un groupe se fait vomir avant d’atteindre la ligne d’arrivée. Ces générations se côtoient et se jaugent : lorsque le personnage de Mikkelsen retrouve un peu d’entrain dans son métier, il présente à ses élèves certaines grandes figures de l’histoire également connues pour leur belle descente d’alcool, comme Tchaïkovsky, Hemingway ou Churchill. Il s’agit alors pour tout le monde de trouver un certain équilibre : l’excès oui, mais contrôlé.

Conclusion : alors que l’esprit de fête se voit gâché par le coronavirus, Drunk apparaît comme le remède idéal à tous nos maux. Thomas Vinterberg y traite la question des excès avec énormément de clairvoyance, sans pour autant basculer dans la diabolisation facile.

Gabin Fontaine

Drunk
Un film de Thomas Vinterberg
Durée : 1h55
Sortie le 14 octobre 2020


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