CinémaCritiques

[Critique] Basta Capital : une fable anticapitaliste acide

Basta Capital, anciennement intitulé « Décapitalisation », est une fable politique anticapitaliste réalisée par Pierre Zellner. Ayant lui-même vécu dans la jungle de Calais en 2015, il écrit cette histoire à charge contre le gouvernement français dans l’idée de déconstruire au plus vite la société capitaliste actuelle. La réalisation de son projet à été permise entre autre grâce à un financement participatif et à l’engagement bénévole des personnes qui ont travaillé dessus.

En 2020, une petite communauté d’activistes vivant reclus dans une usine désaffectée, est fatiguée des petites actions souvent infructueuses. Après le décès de l’un des leurs lors d’une manifestation, ils passent à la vitesse supérieure : ils décident de prendre en otage les patrons du  CAC 40 afin de faire chanter Emmanuel Macron et renverser le gouvernement.

Babylone, Babylone ! 

Le propos du film est à l’image de son titre : clair et concis. Une bande d’activistes d’âges et d’origines différentes, habituée des manifestations et lâchée par la société capitaliste, fomente un projet extrêmement précis et huilé : prendre en otage pendant un an les patrons du CAC 40, pour faire chanter le président de la République, Emmanuel Macron afin de le forcer à prendre un virage politique drastique. Le but des militants est de renverser le modèle économique, écologique et social de la France depuis l’usine désaffectée d’où ils opèrent en secret. Pour occuper les grands patrons (directement nommés, Bolloré, Arnault…), le groupe les fait travailler manuellement dans des conditions proches de celle des usines qu’ils possèdent. Ils espèrent aussi peut-être éveiller une conscience chez certains d’entre eux.

L’histoire est suffisamment incongrue pour qu’on s’y intéresse rapidement. Passée l’introduction des personnages (efficace, dans un montage alterné dynamique du plus bel effet), la préparation de l’enlèvement est rapide, ce n’est pas ce qui est intéressant. C’est ce qui se passe après, la relation avec les patrons et les changements apportés à la République. Basta Capital n’est pas un film de casse, mais une fable politique de gauche profonde, d’une gauche qu’on ne retrouve pas, ou très peu, dans le paysage politique actuel. Malheureusement, si le film peut prêter à rire de nombreuses fois s’il s’adresse à un convaincu, il aura du mal à faire changer de bord politique quelqu’un qui n’y est pas sensible : le scénario est assez naïf (absolument aucun obstacle ne va se dresser sur la route des protagonistes), et la représentation de la politique de droite est si caricaturale qu’on pourrait presque se croire devant Les Guignols de l’info. Si dans la réalité les politiques sont capables de choses les plus absurdes des unes des autres, dans un film, il est important de ne pas réduire l’antagoniste à une farce inoffensive. Le propos n’en est qu’atténué.

Un presque “mockumentaire”

Tout au long du film, l’un des personnages, Edgar (Antoine Jouanolou), tourne un documentaire sur le groupe et son action. Mais au lieu de prendre le parti d’être toujours de son point de vue, on alterne sans vraiment de raison entre les points de vue de sa caméra et les points de vue omniscients. S’en détache plusieurs interrogations. La première étant, pourquoi ne pas avoir pris le parti de faire de Basta Capital un “mockumentaire”, c’est à dire un faux documentaire, sur l’enlèvement et la séquestration des patrons du CAC 40 ? À de nombreux moments du film, on est complètement sorti par des détails, mais des détails qui seraient totalement acceptés dans un mockumentaire. Par exemple, le président Emmanuel Macron est présent dans le film. Ou plutôt, il est incarné par un acteur (Benjamin Gasquet). Lorsqu’on entend sa voix, on se doute qu’il ne s’agit pas du vrai président, mais on l’accepte. Mais quand on le voit, face camera, pendant une allocution d’une longueur de 10 minutes, la pilule a un peu plus de mal à passer.

On passe trop de temps sur lui pour accepter de se dire qu’il s’agit d’une incarnation parfaitement convaincante du président de la République, malgré les gestes et mimiques empruntés à Emmanuel Macron. L’acteur est trop différent, et malheureusement pour le film, on a eu cette année l’occasion de beaucoup voir le président lors d’allocutions télévisées. Il aurait suffit de montrer les protagonistes face à une télévision, en réactions à son discours plutôt que de montrer le discours en lui même, et cela serait parfaitement passé.

De même, au milieu du film se trouve une scène de débat politique interminable sur un plateau d’une émission de télévision, qui en substance n’apporte rien de plus au film. Au contraire, elle sort complètement le spectateur de l’histoire. En plus d’être longue, elle coupe d’un coup le récit basé sur le point de vue des protagonistes, que le public suit depuis le début, et tout le reste du film. Là où l’histoire aurait dû se contraindre à une unité de temps et de lieu plus restreinte pour être plus efficace, au moyen du faux documentaire, le film se libère un peu trop dans sa structure, ce qui le dessert fortement. D’autant que la fin, quoique abrupte, prend une structure visuelle surprenante mais pas inintéressante, et plus proche de vrais documentaires. On termine le film sur une bonne note qui est à l’image de tout ce qui fonctionne dans le film (s’approcher du documentaire, l’absurde poussé à l’extrême, un montage dynamique sans jamais être illisible), il est juste dommage que tout le milieu du film soit long et qu’il n’arrive pas à se décider dans sa structure.

Conclusion : malgré ses défauts liés à sa structure indécise et son traitement un peu naïf, Basta Capital est un pamphlet politique chargé d’humour et sympathique à parcourir. Et puis, il est assez chouette de vivre dans un pays où un film, si à charge contre la politique en place, au moins de nommer directement les politiques et les grands patrons et de les menacer à l’arme à feu, peut sortir et trouver sa place en salles !

Bastien Rouland 

Basta Capital
Durée : 1h35
Un film de Pierre Zellner
Sortie le 4 novembre 2020

 

Vous avez aimé cet article? Abonnez-vous à notre newsletter et découvrez chaque mois le meilleur de Silence Moteur Action!

Vous pouvez aussi nous soutenir gratuitement en regardant une publicité : cliquez ici ! 


 

Comment here