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[Critique] Adolescentes : le beau miroir de Sébastien Lifshitz

Adolescentes film

Et si l’on vous faisait revivre toute une partie de votre adolescence en un peu plus de deux heures ? Tel est le pari du documentariste Sébastien Lifshitz, qui retrace le parcours de deux amies inséparables, Emma et Anaïs. Cinq années partagées, de la quatrième à la fin de la terminale, marquées par les inévitables “premières fois” : le premier petit copain, les premiers rapports, les premiers drames (aussi), les premières rébellions… et l’envol du nid familial. Si Adolescentes a permis à Emma et Anaïs de prendre du recul et d’en apprendre davantage sur elles-mêmes, le film offre aussi une vision plus large de la société française tout en délivrant un message universel.

On peut dire que Sébastien Lifshitz est un monstre de travail, puisqu’en parallèle de ce tournage étalé sur cinq ans, il s’occupait aussi de mettre en boîte son prochain film, consacré à Sasha, Petite fille (puisque tel en est le titre !) transgenre de sept ans. Adolescentes représente plus de mille séquences et cinq cents heures d’images, six mois de travail pour le montage et une première version de… douze heures. Depuis un produit final de deux heures et quinze minutes, Adolescentes a remporté le Prix de la Semaine de la Critique au Festival de Locarno, en Suisse. Malgré l’épidémie du coronavirus et plusieurs reports, rien n’a pu dépasser l’envie du réalisateur et des deux jeunes filles, qui se sont elles aussi prêtées au jeu de la promotion avant sa sortie en salles ce mercredi 9 septembre 2020. Et c’est un véritable coup de cœur !

Retrouvez notre rencontre avec Emma et Anaïs !
Et notre interview de Sébastien Lifshitz

Le spectateur comme membre de la famille ?

Dès les premières minutes de son film, Sébastien Lifshitz nous place au beau milieu du réel : la rentrée en quatrième de ses deux protagonistes Emma et Anaïs. Les premiers mots de leur professeur principal, les murmures à la récréation sur les emplois du temps, la manière dont les amis sont répartis dans les classes, quels sont les garçons les plus mignons de l’école… Pas de doute, en à peine un instant, on se replonge à l’heure de notre adolescence et de ses jeux. L’école apparaît – plus que jamais – comme le lieu qui prépare à la vie, présentant les trajectoires différentes de ses deux héroïnes et de leurs orientations diverses. Les scènes de cours seront nombreuses, celles des petites rébellions contre les professeurs aussi. La rentrée scolaire apparaît d’ailleurs comme l’un des jalons du long métrage : à chaque rentrée – et donc chaque nouvelle année – ses nouveaux enjeux ; le brevet, puis le bac…

Le réalisateur parvient ainsi à imposer son dispositif d’emblée dans un lieu public et bondé. Pas de visages floutés, tout le monde se prête au jeu, et pour autant, sa caméra n’apparaît jamais comme un intrus, elle se dissimule peu à peu… et c’est d’autant plus dans la sphère familiale qu’on le remarque. On voit aussi Emma et Anaïs chez elles, leurs rapports avec leurs parents, leurs sorties avec leurs amis… On aurait presque l’impression de suivre les filles partout, tout le temps, et pourtant Sébastien Lifshitz et son équipe ne les retrouvaient que ponctuellement, deux ou trois jours par mois, en alternant les moments d’événements et d’autres où, évidemment, il ne se passe pas grand chose.

Laisser capter le réel

Les premières rencontres, le premier petit copain, qui sont des “passages obligés” de l’adolescence, donnent aussi lieu à des conversations inévitables : les attirances, le bon âge pour la première fois… Lors d’une sortie à la base nautique, la mise en scène épouse les discussions des jeunes filles. Alors qu’elles évoquent les garçons qui leur plaisent, la caméra se met à filmer leurs corps, sans pour autant se montrer trop insistante, intrusive… Elle trouve aussi toujours la bonne distance pour capter les (nombreux) différends familiaux entre Emma, Anaïs et leurs parents… mais surtout leurs mères. On comprend là aussi, très vite, que malgré l’amitié qui les unit, les deux adolescentes ont énormément de différences : leur milieu social, la manière qu’ont les filles de faire leurs devoirs (Emma est souvent aidée par sa mère, Anaïs va parfois dans un centre pour être aidée dans certaines matières…). Ces deux portraits se complètent autant qu’ils se confrontent.

La beauté d’Adolescentes tient aussi du fait que le film – et son équipe – doivent forcément s’adapter aux hasards, à l’imprévu qui rythment la vie d’Emma et Anaïs. Les disputes et les “premiers drames” auxquels on peut être confrontés : le deuil, des sinistres… Mais pas seulement. Sébastien Lifshitz nous fait également revivre la perception des attentats de Charlie Hebdo, de l’Hyper Casher et du 13 novembre par ses héroïnes. À ce moment, sa caméra s’éloigne même un peu plus de ses principales protagonistes pour capter un peu plus les visages des autres adolescents de leurs écoles. S’il s’agit des séquences les plus dures (le réalisateur faisant également le choix de nous faire revivre les attentats à travers les images qui ont pu être captées à l’époque), elles figurent aussi parmi les plus émouvantes. Les plus représentatives, aussi, de la manière dont la nouvelle génération s’est emparée de ces événements et y a réagi, débattant les uns les autres.

Conclusion : avec Adolescentes et ces deux beaux portraits, Sébastien Lifshitz réussit le pari fou de condenser cinq années de vie, cinq cent heures d’images et six mois de montage en deux heures de documentaire fascinantes, émouvantes et profondément universelles, malgré les écarts de générations.

Gabin Fontaine

Adolescentes
Un film de Sébastien Lifshitz
Durée : 2h15
Sortie le 9 septembre 2020


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