[Critique] The OA, l’au-delà à portée de rêve

Le vendredi 16 décembre sortait l’une des plus grandes œuvres de l’année. Dans le plus grand des calmes. Tandis que Rogue One débarquait le même jour dans les salles américaines, Netflix diffusait sa nouvelle création originale. Une promotion certes moins imposante que le second film de l’ère Kennedy/Disney (on imagine que rien qu’avec le budget promotionnel de Rogue One : a Star Wars Story, Netflix pourrait produire 5 saisons de The OA) mais une qualité bien plus univoque : The OA est une perle rare.

En dehors de toutes les catégories

À l’instar de Stranger Things cet été, Netflix a donc décidé de diffuser sa série dans « l’anonymat », et de privilégier le bouche à oreille au marketing intensif (On taira la promotion dans l’hexagone de Marseille, à grand renfort de spots TV, d’affiches dans le métro, …). Un coup de maître, tant on découvre donc en toute innocence la série.
Dès son titre pourtant, la série posait les fondements de sa complexité et de son ambiguïté. Doit-on le prononcer Ze-oh-hey (Zoey ?), Zi-owai (The Away, l’au-delà), ou est-ce juste un acronyme (dont le sens est un léger spoiler qu’on vous épargnera) ? Probablement les trois, tant la série joue sur la superposition des sens des choses pour arriver à un tout sublime.
The OA suit le parcours d’une jeune fille (nommée Prairie, Nina ou The OA en fonction de l’instant où on se situe dans la chronologie), qui réapparaît 7 ans après son étrange disparition. Aveugle quand elle disparaît, elle réapparaît maintenant bien voyante. Malgré un postulat de base ressemblant à s’y méprendre à la Némésis parfaite de The Leftovers – des gens qui disparaissent, sans aucun sens – The OA prend rapidement un chemin différent. Effectivement – à l’instar de la série de Lindelof – le pilote appuie sur une douce description psychologique du personnage et de son entourage, sur fond de piano et de caméra sur épaule « documentaire » mais c’est pour mieux s’en détacher par la suite.
Car The OA n’est pas facilement descriptible. Elle n’est pas de ces séries à caser dans une boîte, préférant au contraire passer d’un genre à l’autre comme son personnage qui enjambe les dimensions, le récit qui enjambe les époques/lieux ou la science qui enjambe le mysticisme de la religion. Toute la fragilité et la virtuosité de la série tiennent dans ce doute permanent, dans ce besoin qu’a le spectateur à choisir.

Une remise en question permanente de la réalité

Effectivement, la série tente d’imaginer ce qui se passe après la mort à travers des personnages emprisonnés par un savant fou qui tente d’exploiter leur EMI (Expérience de Mort Imminente). La fiction rejoint la réalité et l’on découvre la série en train de s’aventurer dans l’une des plus grandes énigmes de la science, le cas très vrai de patients morts physiquement pendant quelques minutes et qui pourtant reviennent. Il y aurait donc – on l’ignore – une frontière, un point de non-retour que l’on franchit ou non. C’est sur cette frontière, cette barrière – et ce avec, toujours, une forte poésie, sérénité et philosophie – que The OA pose son intrigue. Qu’y a t-il après la mort ? Qu’est-ce que vivre finalement ? Et donc, plus généralement, qu’est-ce que la réalité ?
Mais la grande force de la série, c’est – plus que son intrigue – son discours qu’elle entretient sans cesse avec le spectateur. Le récit est imbriqué dans un autre récit qui lui même est imbriqué dans notre réalité. Tel un Mulholland Drive ou un Inception du petit écran, la série vient tranquillement poser la question de la réalité et du rêve. Qui croire ? Comment savoir si ce qu’on voit est vrai ? On doit toujours questionner ce que l’on voit, et la série en joue.
Il s’agit probablement de la série la plus méta de l’année : consciente de son statut de série, elle se positionne comme en reflet de notre réalité. On est nous même – comme les jeunes lycéens et la prof – en train d’écouter le personnage principal nous narrant sa vie. On est tout autant mis dans le point de vue de ces jeunes que dans celui de The OA, narratrice et maîtresse de la fiction. La série nous pousse à ne jamais la croire. En témoigne la fin virtuose et magique de son pilote ; tandis que l’on croyait être en train de suivre le retour de Prairie dans sa ville natale, il se trouve qu’en fait ce n’était qu’un vulgaire préambule. Le générique commence, et une nouvelle histoire vient débuter sous nos yeux. Quelle place avait ce qu’on venait de voir ? S’agit-il du futur ? Du passé ? D’une autre dimension ? Qu’est-ce qui est réel ?
La série s’amuse donc véritablement à semer des graines de doutes, qui germeront plus ou moins en fonction des spectateurs, des choix que nous faisons au fur et à mesure que le récit évolue. Car après tout, même à la toute fin, rien n’est affirmé. C’est à nous de choisir ce qu’il en est, si tout ceci était vrai, ou juste une partie. Il n’est question que de choix. Et comme le précise l’un des personnages, « Exister c’est survivre à des choix injustes ».

Un microcosme du meilleur de la société 

Mais l’une des forces principales de la série se puise dans ses personnages. Car The OA est aussi une série chorale. Désormais marque de fabrique pour Netflix – qui cette année a déjà suivi des groupes dans The Get Down, Stranger Things ou bien sûr l’infatigable Orange is the new black. Malgré tout, ici, l’idée est un peu plus tortueuse puisqu’on suit deux groupes de cinq personnes sur deux lieux/époques différents/fictionnels. Mais la morale reste la même, sur l’importance primordiale de la communauté au détriment de la solitude. C’est ensemble que l’on fait avancer les choses. Une idée qu’on retrouve récemment – outre dans la plupart des séries Netflix donc – dans Premier Contact, qui pousse le concept à son paroxysme : sans nous entraider, sans nous comprendre, aucune survie n’est possible. Dans The OA, le constat est plus optimiste sur la diversité, la puissance d’un groupe hétérogène avec chacun de ses membres ses qualités à apporter, membres d’un tout commun.

De par sa diversité la série nous dit quelque chose sur l’état de la société américaine. Elle nous dit, par la nécessité du vivre ensemble, la beauté de l’humain dans toute sa complexité et ses différences. Pour The OA, la société américaine n’est que la somme d’outsiders, de marginaux. Car si chacun des membres du groupe est décrit par une psychologie fine et juste, ils restent tous définis par un trait, un caractère, et agissent à eux cinq comme un véritable microcosme : l’immigré forcé d’être bon pour se sortir d’un milieu familial pauvre, le jeune délinquant délaissé par un système scolaire désuet, le transgenre moqué qui cherche sa place dans une société peu prompte à l’évolution, la professeure âgée qui a perdu toute confiance en son travail… À eux cinq, ils représentent ce que l’Amérique a de plus fragiles, des marginaux trop souvent laissés sur le banc de touche et qui, pourtant, ensemble font des miracles. Il est d’ailleurs intéressant de voir comment la série nous  – ou au spectateur américain – en appelle à agir, tant le moteur de cette cohésion est le personnage de The OA et donc, par effet miroir, nous.

Sortie de nulle part, The OA est l’une des œuvres les plus passionnantes de l’année. Véritable ovni, elle se voit comme une série méta, consciente d’être une fiction, et s’en amuse. The OA nous perd, sème des doutes, et tout ça avec un onirisme et une poésie bouleversante. Inoubliable.

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