Série TV Manhattan : « 766 days before Hiroshima »

Seconde création originale de WGN America après Salem, le premier épisode de Manhattan était diffusé dimanche dernier à 22h. Silence Moteur Action vous donne ses premières impressions.

Manhattan, de quoi ça parle ?

1943, alors que la guerre fait ravage dans le monde, Charlie Isaacs (Ashley Zukerman), jeune scientifique honoré du prix Forbes entre avec femme et enfant dans une petite cité construite dans le désert du Nouveau Mexique. Au milieu de rien, des scientifiques sont en passe de révolutionner l’art de la guerre. Connu sous le nom de « Projet Manhattan », ces physiciens réalisent dans le plus grand secret rien de moins que la bombe atomique.

« Welcome to nowhere »

Presque introuvable sur une carte, Los Alamos est un mystère pour ceux-là même qui y vivent. Alors que ses habitants donnent l’illusion d’une vie normale où les enfants vont à l’école, les femmes au marché et les hommes en costume se rendent dans leurs bureaux, on sent bien que le scénario cloche. Il y a d’abord le check-point à passer, puis l’armée omniprésente et enfin les regards graves et interrogateurs ; que se passe-t-il derrières ces barrières qui nécessite un tel dispositif ? Avec un pilot qui ne perd pas de temps, Manhattan tisse son intrigue à la vitesse de la lumière. « You always hurt the one you love » passe tout en revue avec une efficacité redoutable. Lieux, personnages, enjeux sont posés avec une grande rigueur. En un battement de cils, les visiteurs faussement naïfs que nous étions se retrouvent prisonniers de ce huis-clos. L’ambiance y est rapidement étouffante tant par l’impression de chaleur et de poussière que dégage l’image que par la profusion de personnages qui sont autant de regards inquisiteurs, rongés par les secrets et les non-dits. De panne d’électricité en tempêtes de sable, la mise en scène très réfléchie n’a de cesse d’évoquer la brume qui entoure toute cette opération. À l’image de Charlie et Abby Isaacs (Rachel Brosnahan), on se retrouve happés dans cet univers obscur.

L’humanité en question

Opérant un retour en arrière dans une période particulièrement troublée, marquée par l’angoisse et le deuil d’un monde au bord du chaos, le pilot de Manhattan recrée parfaitement cette ambiance sombre où l’humain est porté à ses limites. De rationnements en affiches patriotiques, la réalité de la guerre étend son ombre sur ces familles qui tentent de survivre mais supportent de moins en moins les privations et les efforts consentis. Cette nation anxieuse se raccroche désespérément à un patriotisme exacerbé en cette veille de célébration du Jour d’Indépendance (tout un symbole). Aussi, seul véritable lien avec le monde extérieur, la radio grésille et annone les noms des tombés au combat comme pour justifier les extrémités auxquelles ils vont se résoudre. La crème de la crème des scientifiques du pays ont en effet un projet fou, celui de construire une arme au pouvoir destructeur jamais égalé, capable de soumettre n’importe quelle armée. Entre exaltation et culpabilité, ils se livrent une compétition acharnée où tous les coups bas sont permis. Ces hommes détiennent le destin de nations entières entre leurs mains et nous montrent que du génie au savant-fou il n’y a qu’un pas. John Benjamin Hickey (The Big C, The Good Wife) excelle dans ce rôle. Enfin, les essais intenses d’artillerie évoquent sans mal la course à l’armement, ici à son apogée et offre un jeu sur les sonorités très intéressant. Quand des scientifiques cyniques proche du burn out sont convaincus d’agir pour le bien de tous, on peut craindre le pire. Image d’un monde qui perd pieds, Manhattan se veut l’écho d’une réalité qui nous est peut être pas si éloignée que cela…

Quelques réserves

Manhattan présente étonnamment le même défaut que Salem, sa consœur de WGN America. Elle est bavarde. Par souci d’efficacité, elle révèle les tenants et aboutissants de son intrigue beaucoup trop rapidement et nous souffle trop souvent le plaisir de la découverte. Car si la photographie est soignée, le casting solide et le décor crédible, Manhattan surclassant Salem sans difficulté sur tous ces points, on peut légitimement craindre qu’elle n’épuise son sujet. On aurait aimé plus de retenue afin de conserver un aspect plus inquiétant à l’ensemble.

Malgré leurs sujets très différents, Salem et Manhattan partagent bien plus encore. Au delà du choix du period drama se déroulant dans un lieu unique, les deux séries exploitent des thèmes communs : la famille, le savoir, le pouvoir qu’il confère, la responsabilité qui en découle, la désespérance, la défiance face à ses contemporains. Le grand rite pouvant aisément se confondre à la réalisation de la bombe atomique. Manhattan apparaît de plus en plus comme le reflet inversé de Salem. Dans cette dernière, ce sont les femmes qui possédaient une force inquiétante, capable d’anéantir le monde laissant les hommes médusés alors que dans Manhattan elles se retrouvent complètement impuissantes, déclassées voire carrément méprisées par une société d’hommes misogynes qui ont une longueur d’avance sur elles. Elles forment toutefois un groupe aussi hiérarchisé et inquiétant que celui des scientifiques et des militaires, leurs bavardages ajoutent des tensions supplémentaires et compliquent leur travail. Si Manhattan paraît plus subtil que Salem, on espère vivement que les connexions entre ces deux séries s’estomperont par la suite.

Conclusion

Manhattan est résolument un projet ambitieux pour petite chaîne. WGN America s’en sort bien grâce au talent de Sam Shaw (Masters of Sex) qui réalise un period drama de qualité. Malgré un rendu parfois assez classique et quelques facilitées, on peut fermer les yeux sur les détails et laisser une chance à Manhattan de se révéler d’avantage. « You always hurt the one you love » est un pilot efficace (voire même un peu trop) qui pose des bases solides et donne envie d’en voir plus.

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