[Rétrospective] Et si Tim Burton était anti-capitaliste ?

Adoré, adulé puis détesté, haï, Tim Burton est l’un des cinéastes à la carrière la plus éclectique qui a longtemps divisé. Et pourtant, derrière cette diversité (en termes de genre, de budget de films) on retrouve les mêmes messages, la même patte artistique et la même noirceur quand Burton réalise un film pour Disney ou quand il fait de l’animation, un biopic ou une comédie musicale.

À y regarder de loin, Tim Burton est un artiste pessimiste, au regard acerbe sur le monde. Et pourtant, quand on s’intéresse à sa filmographie de près, on remarque tout l’inverse : s’il prône la destruction (des préjugés dans Edward aux mains d’argent ou du monde dans Mars Attack), c’est pour mieux reconstruire. Il s’agit non pas de pessimisme, mais d’un sentiment nihiliste et révolutionnaire. Et si Tim Burton, qui nous revient avec le remake de Dumbo pour Disney, la plus grosse multinationale culturelle au monde, était un profond cinéaste anti-système et anti-capitaliste ?

L’être humain est mauvais

Si les héros du réalisateur ont beaucoup de traits communs, leurs antagonistes ont quant à eux les mêmes désirs : faire souffrir pour le plaisir de faire souffrir, s’amuser de la pauvreté, de la différence morale ou physique de l’autre, vénérer l’argent et le conformisme. De là à dire que Tim Burton se place en opposition aux antagonistes qu’il crée, il n’y a qu’un pas.

L’exemple le plus évident est dans Charlie et la chocolaterie, qui réussit en plus le défi d’actualiser le sublime roman de Roald Dahl et le film de 1971 (avec l’immense Gene Wilder) tout en les synthétisant. Il est question d’un chocolatier, dépassé par son succès, dont son artisanat se transforme en une industrie. Plus sa chocolaterie grossit, plus il s’y enferme, refusant d’affronter le monde et perdant son inventivité. Burton y attaque frontalement la société de consommation par la manière dont il dépeint les enfants (comme une relecture des 7 pêchés capitaux) : trop gourmands, trop riches, trop orgueilleux, trop vaniteux. Pour lui (et il l’exprime à travers le héros Charlie), l’humilité à tous les niveaux (morale, économique…) est le ticket d’or pour vivre.

La scène d’introduction illustre bien tout le propos du film. Burton filme la création d’une tablette de chocolat comme une entreprise qui monterait des voitures ! Il s’en dégage un sentiment d’oppression, renforcé par la sublime partition de Danny Elfman. On pensait voir un film à grand spectacle et, dès les premières secondes, on est confronté à un film d’horreur, avec des robots et une déshumanisation totale de ce qui est pourtant très agréable : les confiseries !

Combattre le feu par le feu

Dans Sweeney Todd, Burton pousse la critique de la société de consommation à son paroxysme, tout en étant assez subtil. Déjà, Sweeney est un véritable anti-héros pour lequel on met du temps à éprouver de l’empathie. Ce sentiment de décalage est accentué par la comédie musicale, alors que le film est un drame aux teintes extrêmement froides. Sans trop en divulguer sur l’intrigue, le personnage qu’incarne Johnny Depp est un marginal (comme souvent). Il en vient, pour réussir à mener à bien son objectif, à se servir des armes de la société (qui ont contribué à le marginaliser). Le barbier décide donc… de tuer ses clients, avant de les « recycler » en tourte à la viande. Cette vision ultra-capitaliste de la société renvoie bien évidemment aux heures les plus sombres de notre histoire, à savoir la solution finale inventée par les nazis. Dans Mars Attacks, le réalisateur en vient à la même conclusion : il faut retourner ses propres armes contre son ennemi. Autant dans la vision des politiques roublards que dans ses martiens, remplis d’orgueil, on sent une véritable amertume de la part du metteur en scène. Pour les combattre, la seule solution est l’art et, ici, la musique. C’est par ce biais là que l’on réussira à combattre le monde.

Mais Tim Burton a finalement compris que pour combattre le système, il fallait l’infiltrer. Du moins c’est une interprétation que l’on peut avoir de ce qu’il fait chez Disney, qui on le rappelle est devenue en engloutissant la Century Fox le plus gros conglomérat culturel de l’histoire. Car même dans Alice aux pays des merveilles, il y a toujours des idées et la même haine du système. Mais en scandant son amour pour la différence et le non conformisme, le rejet des cases, dans les dictaphones ouverts à tous les foyers du monde que sont les studios Disney, Tim Burton se fait entendre. Sa démarche est sûrement cynique, mais plus intelligente qu’il n’y parait. Combattre le feu par le feu.

Tim Burton est un cinéaste à bien des égards passionnants : pour son équipe qui le suit de près (sa femme qu’il met en scène, Helena Bonham Carter, ses muses Johnny Depp, Michael Keaton ou Eva Green, son compositeur Danny Elfman), pour son ode à la différence, pour le côté conte terrifiant de sa filmographie. Mais il est aussi passionnant d’observe la vision qu’il a du système, de notre monde actuel. Et comment, pour le détruire comme le font les héros de ses films, il a décidé de l’infiltrer en réalisant des films pour Disney. Car les films de Burton ne traitent pas juste de la différence, mais de la société conformiste et consumériste, qui est pour lui un frein afin de retrouver notre humanité. 

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