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[Rétrospective Tarantino] Quentin Tarantino est-il sexiste ?

Bien à l’abri de la tempête Weinstein qu’il a pourtant côtoyé au plus près, Quentin Tarantino semble loin de tout scandale sexuel ou de toute discussion polémique depuis le déclenchement du mouvement « Me too ». S’il semble irréprochable dans la vie, qu’en est-il de ses films ? Souvent pointé du doigt pour la violence qu’il inflige aux femmes dans ceux-ci, ses détracteurs lui colleraient (trop ?) facilement l’étiquette du sexisme. Et pourtant, il a offert au cinéma américain parmi ses rôles féminins les plus inoubliables. Alors, sexiste ou féministe ?

Pour poursuivre cette analyse, nous conviendrons que la filmographie de Quentin Tarantino se découpe naturellement en trois parties, que l’on peut voir comme trois « mouvements » :

  • De Reservoir Dogs à Jackie Brown [1992-1997]
  • De Kill Bill à Inglorious Bastard [2003-2009]
  • De Django Unchained à Once Upon a Time in… Hollywood [2012-2019]

Par souci de précision, nous commencerons l’analyse à partir de Kill Bill

Du sexisme des années 70 au cinéma de Tarantino

Pour bien comprendre le cinéma de Tarantino, il ne faut pas oublier que le réalisateur a nourri sa cinéphilie des films de la culture horrifique et pornographique des années 70 dans lesquels les figures féminines sont souvent les victimes du regard sexuel et sadique de l’homme. Culture qu’il a transformée en créant un cinéma ironique et burlesque, le faisant toujours passer hors des radars des polémiques féministes, et qui lui a ainsi permis de faire sa place dans une Amérique puritaine et accusatrice. Cette contre-culture se ressent surtout durant la deuxième partie de la filmographie de Tarantino, de Kill Bill à Inglorious Bastard, et plus particulièrement lorsqu’il prend part au projet « GrindHouse » en 2007 (dytique d’épouvante/horreur composé de Boulevard de la mort par Tarantino et Planète Terreur par Robert Rodriguez).

Dans Boulevard de la mort par exemple, on peut relever la séquence d’accident entre la voiture des quatre jeunes filles et Kurt Russel, dans laquelle Tarantino juxtapose les différents plans de manière à ce que le spectateur voit tous les morceaux de corps exploser au contact des deux voitures : la répétition de la séquence tourne cet accident en scène comique, alors qu’elle est d’une horreur absolue. Durant cette période, il contribue parallèlement à de nombreux long métrages en tant qu’acteur et producteur : Sin City, True Romance, Killing Zoé, tous enivrés de cette contre-culture sexiste horrifique.

Dans Planète Terreur (2007), le second volet de « GrindHouse », réalisé par Robert Rodriguez, il incarne le violeur de Rose Mcgowen (Pam dans le film), qui finit par avoir les yeux crevés. Or, Rose Mcgowen est l’une des premières actrices hollywoodiennes a avoir libéré la parole sur les horreurs de Weinstein. En ce mettant ainsi en scène, Tarantino se défait de la posture du réalisateur démiurgique et montre sa pleine conscience des problèmes (déjà à l’époque) du rapport homme/femme. C’est toute cette posture qui a permis au réalisateur de balayer d’un revers de main toutes les attaques féministes qui ont pu lui être faites à la sortie de ces différents films.

Tarantino, créateur de la déesse vengeresse 

Malgré cela, le coté extrêmement manichéen des films de Quentin Tarantino évince la demi-mesure et encourage à diviser les spectateurs en deux parties bien distinctes : ceux qui trouvent que son cinéma est une hyper sexualisation de la femme et une mise en valeur obscène de la violence qui leur est faite, et ceux qui pensent au contraire qu’il s’agit d’un hymne à la féminité, à sa force et son indépendance face à l’oppression masculine. Il mettrait en valeur la capacité des femmes à se libérer mais surtout à se venger de ses oppresseurs.

Dans ses films, Tarantino fait le deuil d’un mouvement égalitaire né dans les années 70 à travers le monde, pour laisser place à un nouveau féminisme, plus violent et plus indépendant. Pour lui, le combat féministe pour l’égalité est révolu, il passe à un autre stade, celui du pouvoir féminin en terme de puissance et ascendance sur le masculin. C’est la raison pour laquelle ses personnages féminins qui traversent son espace filmique sont en situation de conflits permanents face à l’homme. Ce sont des femmes qui se battent, au sens le plus littéral du terme, et qui prennent part à la violence physique. Beatrix Kiddo dans Kill Bill,  Shosanna dans Inglorious Bastard ou le quatuor de femmes dans Boulevard de la Mort sont toutes animées par un désir de revanche.

On peut tout de même déplorer que ce pouvoir soit encore lié à la condition féminine, notamment dans Kill Bill, où tout est relié à sa maternité, et c’est finalement dans ses trois derniers films qu’il tente de s’en défaire. Il aurait pris conscience d’un nouveau bouleversement, et ses trois nouvelles héroïnes qui incarnent la féminité (Broomhilda dans Django Unchained, Daisie Domergue dans The Hateful Eight et Sharon Tate dans Once Upon a Time in… Hollywood) ne sont plus à la recherche du pouvoir, elles l’ont. En effet, il clôture sa période « vengeresse », et passe à un autre combat : le racisme, et c’est dans le western qu’il trouvera matière à le mener. L’univers de Tarantino n’est donc pas en antagonisme avec la notion de féminisme, mais il s’agit d’un féminisme plus figuratif qui s’interroge sur sa propre évolution.

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