[Rétrospective Survivre à l’enfance] The Tale : filmer les abus sexuels sur les enfants

On estime que, dans le monde, une fille sur trois et un garçon sur cinq sont abusés sexuellement avant leurs 18 ans, bien que la majorité d’entre eux ne le signalent pas. Qui plus est, dans 90% des cas, les victimes connaissent leur agresseur. Les faits sont là, bien qu’ils soient choquants et parfois difficiles à accepter et à comprendre. Le cinéma, comme d’autres formes de culture, permet justement de montrer certaines réalités aux spectateurs, et d’ouvrir leur vision du monde pour les sensibiliser à de tels problèmes, mais rares sont encore les films qui abordent de manière frontale le thème de la pédophilie et des abus sexuels sur les enfants. Il y a quelques semaines, le film Les Chatouilles réussissait le défi avec succès, mais quelques mois auparavant, un autre long métrage tout aussi réussi est pourtant passé bien plus inaperçu : sorti non pas au cinéma, mais uniquement sur la plateforme OCS en France, le film The Tale est le fruit de dix années de travail et de lutte pour trouver des financements dans une Amérique pré-Weinstein encore très réservée sur ce sujet tabou.

The Tale raconte l’histoire vraie de sa réalisatrice, Jennifer Fox, abusée lorsqu’elle était enfant, mais restée dans le déni jusqu’à ses quarante ans. Devenue documentariste, c’est en travaillant sur un film sur les femmes à travers le monde qu’elle commence à s’interroger sur sa propre vie et son passé, et réalise que ce qu’elle pensait jusqu’à présent être sa première idylle amoureuse n’était autre que des abus sexuels. Comment alors raconter sa propre histoire par le biais de la fiction, quelles techniques utiliser pour montrer d’une part la manipulation de l’agresseur mais aussi celle de l’enfant, qui par un mécanisme de défense va se mentir à lui-même ? Et surtout, comment travailler avec une jeune actrice sur un sujet aussi délicat? Durant les diverses présentations de son film dans le monde, Jennifer Fox a répondu à ces questions.

Des procédés cinématographiques adaptés

Jennifer Fox est avant tout une réalisatrice de documentaires. Mais pour raconter son histoire, elle a préféré opter pour la fiction, bien qu’elle ait choisi de garder son nom dans le film. « Je n’ai jamais pensé que cela pourrait être un documentaire, explique-t-elle, tout d’abord parce que je n’ai aucune preuve, comme c’est souvent le problème concernant les abus sexuels sur les enfants : il ne s’agit que de deux personnes dans une chambre. » Mais là n’est pas vraiment la seule raison : non seulement la réalisatrice souhaitait raconter l’histoire d’une enfant abusée, mais elle voulait également partager le processus de déni par lequel elle est passée elle-même et par lequel nombre de survivants passent, montrer visuellement la façon dont la mémoire fonctionne et peut nous tromper. « Pour cela, je devais créer un langage qui ne passait que par la fiction. »

Ce langage, il se construit autour de deux temporalités : le présent, qui montre le déni puis la réalisation d’une Jennifer adulte interprétée par Laura Dern, et le passé, qui présente une Jennifer enfant, incarnée par Isabelle Nélisse, et qui révèlent les faits… ou du moins ce que l’adulte pense se rappeler. Ces deux temporalités ont une influence l’une sur l’autre, à mesure que les souvenirs reviennent, et Jennifer Fox a choisi de le montrer visuellement. L’actrice qui incarne le personnage enfant, par exemple, rajeunit soudainement lorsque l’adulte voit une photographie d’elle-même à l’âge de 13 ans et réalise qu’elle avait l’air beaucoup plus jeune que dans son souvenir. D’autres détails, comme la couleur d’un vêtement, la présence ou l’absence d’un feu de cheminée, viendront accentuer cette idée.

Les deux temporalités arrivent même à se confronter lorsque la réalisatrice choisit, d’une façon surréaliste (au sens propre du terme), de faire dialoguer l’enfant et l’adulte. « Je pensais être la continuité de la jeune fille que j’avais été, mais je me suis rendue compte que je ne la connaissais pas vraiment, ajoute Jennifer Fox. Afin de comprendre ce que cette jeune fille avait en tête à l’époque des faits, j’ai imaginé une sorte de conversation fantasmagorique entre elle et moi. » A l’écran, les deux personnages – celui d’Isabelle Nélisse et celui de Laura Dern – confrontent ainsi leurs points de vue, l’un aveuglé par la naïveté de l’enfance et la manipulation de son agresseur, l’autre éclairé par la maturité et le recul. La Jennifer enfant essaie tout d’abord de convaincre l’adulte qu’il ne s’agissait pas d’un abus sexuel mais d’une relation amoureuse, jusqu’au moment où le déni n’est plus possible.

Ces procédés scénaristiques et de mise en scène permettent ainsi au spectateur de mieux comprendre le processus de souvenir puis de guérison des survivants. Ils permettent également de monter toute la complexité du problème, souvent oubliée au cinéma. « Ce n’est pas vraiment du viol, c’est de la manipulation, faire croire à une enfant qu’il consent à quelque chose auquel il est incapable de consentir. La plupart du temps, l’enfant connait son agresseur: cela peut être une mère, un père, un avocat, un professeur, un docteur. Un enfant peut tout à fait aimer son agresseur, cela reste pour autant un abus. »

Filmer avec une enfant

Bien sûr, pour réaliser un film sur les abus sexuels perpétrés sur des enfants il faut au moins… un enfant. Le sujet étant déjà très difficile pour des adultes, comment l’aborder avec de jeunes acteurs ou actrices ? Peut-on montrer des scènes de sexe lorsque des enfants sont impliqués ? « C’était très important pour moi d’inclure les scènes de sexe dans le film, précise Jennifer Fox. Elles sont plus explicites que ce que l’on voit généralement dans les films, du moins aux Etats-Unis. La plupart du temps, la scène a un fondu au noir et le public reste là à imaginer ce qui se passe vraiment. Je voulais montrer « l’horreur ordinaire » de tout ça. Evidemment, ce sont des scènes très difficiles à regarder. »

Ce choix de montrer les scènes les plus choquantes étant fait, reste à comprendre comment Jennifer Fox a travaillé avec la jeune actrice pour les réaliser. L’un des aspects les plus importants pour Isabelle Nélisse, qui avait 11 ans au moment du tournage, a été la possibilité de parler à la réalisatrice et à son entourage sur le sujet. « J’ai beaucoup discuté avec Jennifer, explique-t-elle, elle m’a expliqué l’histoire très clairement, elle m’a dit comment les scènes seraient filmées. Ma mère et moi en avons aussi parlé ensemble. » Laura Dern, qui joue le même personne à l’âge adulte, a d’ailleurs salué la sagesse de la jeune actrice mais aussi le comportement de ses parents, très présents tout au long du projet.

Quant au tournage des scènes de sexe, Jennifer Fox a fait tous les efforts nécessaires pour que l’actrice se sente à l’aise, et pour désexualiser au maximum les scènes. Les plans les plus explicites sont réalisés avec une doublure, et pour le reste, quelques astuces ont permis un cadre de travail sain et sans ambiguïté. « Les scènes de sexe ont été filmées sur un lit vertical, précise Isabelle Nélisse. J’étais debout et Jason [Ritter, qui joue le rôle de Bill, l’agresseur, ndlr.] était à un mètre de moi. En ce qui concerne les expressions faciales, Jennifer me donnait des conseils sans rapport direct au sexe tels que « imagine que tu as été piquée par une abeille. » Ce n’était pas inconfortable à tourner du tout. »

Cette bienveillance, la réalisatrice la démontre également envers ses spectateurs. Consciente de leur présenter un film plus cru que ce qu’ils ont peut-être l’habitude de voir, Jennifer Fox a senti une responsabilité envers son public, et a pris soin d’organiser plusieurs tests de visionnage par des spectateurs beta, mais aussi de proposer l’aide de psychologues à la sortie des séances, ainsi que la création d’un site web et d’un numéro de téléphone spécial pour venir en aide aux personnes qui auraient besoin de parler. Car le sujet reste tabou encore aujourd’hui, et la première preuve de cela est la difficulté que la réalisatrice a rencontré pour financer son film. « Personne ne voulait financer ce film, même une fois que Laura Dern avait rejoint le projet. C’était bien avant l’affaire Weinstein, et personne ne voulait parler d’abus sexuels sur les enfants. » En raison de ces problèmes de financement, le tournage a duré 8 mois, entre 2015 et 2016, puis le montage s’est terminé en 2017. Le film, lui, est disponible sur OCS depuis septembre 2018.

The Tale
Un film de Jennifer Fox
Disponible à la demande sur OCS 


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