[Rétrospective Survivre à l’enfance] La mort de l’Enfant

Que se passe-t-il lorsque l’Enfant, pierre angulaire d’un foyer, force d’un couple, entité unique dans une famille, meurt ? La perte d’un fils ou d’une fille fait des ravages pour ceux qui continuent de vivre. Un tel drame ne peut qu’être source d’inspiration pour les cinéastes, qui depuis toujours, inhalent les maux et douleurs de l’homme pour les restituer au cinéma.

S’infliger, en qualité de spectateurs, un film sur la perte d’un enfant n’est a priori ni sensé ni très logique, à moins d’aimer l’amère sensation de sentir son cœur se serrer et sa gorge se nouer devant un écran. Pourtant, ces films ont un franc-succès : du français Valley of Love de Guillaume Nicloux sorti en 2015, orné d’un César, à l’italien La Chambre du Fils de Nanni Moretti sorti en 2001, honoré de la Palme d’Or du festival de Cannes, en passant par le belge Alabama Monroe de Felix Van Groeningen sorti en 2013 et également titulaire d’un César… Remarquons que ce thème est porteur en Europe, permettant de citer des films à la pelle, tandis que le cinéma américain se fait un peu plus frileux sur le sujet bien qu’il possède de véritables perles sur le sujet.

Si des dizaines de films sur le sujet brillent, c’est évidemment grâce à l’imagination et à la direction des réalisateurs et scénaristes. Pour le réalisateur, il ne s’agit pas de prendre une position de voyeur s’immisçant dans l’intimité d’un foyer pour en tirer les émotions les plus vives et en faire du racolage. Il s’agit, au contraire, de traiter un sujet plus que sensible avec l’art et la manière de le faire. Leurs travaux donnent naissance à des projets variés. Notons que la disparition d’un enfant peut être l’axe d’un scénario entier, mais elle peut être qu’un élément parmi d’autres. Dans le second cas, il n’est jamais dénué de conséquences, même si le reste du film laisse à voir d’autres perspectives.

Une infortune qui traverse les genres

La perte d’un enfant sur grand écran laisse tout de suite imaginer un film lent, un calme drame qui se concentre sur le deuil. Que nenni ! Evidemment, le thème n’échappe pas à son stéréotype, et certains sont très bons, comme ce fut le cas, par exemple de Je vais bien ne t’en fais pas (Philippe Lioret, 2006) qui suit le personnage de Mélanie Laurent, mener son enquête sur la fuite de son frère de la maison familiale. Ici, peu de scènes mouvementées. Il s’agit de décortiquer cette investigation petit à petit, sur plusieurs mois, sans que rien n’avance beaucoup, jusqu’à la toute fin du film. Le film est aussi dur que paisible. Mais il est lent. Cela est souvent le cas lorsqu’un réalisateur décide de parler de la mort d’un enfant. En effet, ce résultat est traité avec noblesse, avec respect, et la lenteur du déroulé des actions souligne la délicatesse avec laquelle les caméras doivent travailler. Difficile voire impossible de traiter le sujet à travers un film plein de gaieté. Une des réalisations les plus folkloriques et les plus dansantes est Alabama Monroe (Felix Van Groeningen, 2013), rythmé de bluegrass (branche de la country), musique jouée par le drôle et sympathique couple formé de Veerle Baetens et Johan Heldenbergh. Pourtant, il est l’un des plus tristes sur ce thème, notamment à cause du contraste entre la gaieté naturelle des protagonistes, et la mort certaine de leur petite fille malade.

Mais cette tragédie peut également faire l’objet de tout autres genres, comme par exemple le film de vengeance. Dans Que la bête meure (Claude Chabrol, 1969), un père (Michel Duchaussoy) tente de retrouver la personne qui a renversé en voiture son enfant et l’a laissé pour mort. Son dessein est très explicitement expliqué aux spectateurs à travers la bouche de son personnage qui se décrit lui-même comme un « meurtrier désespéré qui a tout son temps » : « Je vais tuer un homme. Je ne connais ni son nom, ni son adresse, ni son apparence, mais je vais le trouver et le tuer. (…) J’y passerai six mois, un an, peut-être deux, mais je le retrouverai, je gagnerai sa confiance ». On pense évidemment au « Je vous chercherai, je vous trouverai et je vous tuerai » de Taken (Pierre Morel, 2008) prononcé par un père (Liam Neeson) dont la fille a été kidnappée. Plus récemment, In the fade (Fatih Akin, 2018) traitait le sujet. Les films de vengeance se rapprochent parfois de l’enquête policière, forme à laquelle il n’est pas évident de penser en premier lieu pour des réalisations portant sur la perte d’un enfant.

Enfin, certains cinéastes choisissent de se positionner à la lisière du fantastique, comme ce fut le cas pour Valley of Love (Guillaume Nicloux, 2015) dans lequel deux parents suivent les étapes d’un « défi » lancé par leur fils défunt, à partir d’une lettre écrite avant son suicide. Le fantastique est également présent dans Ne vous retournez pas (Nicolas Roeg, 1974). Là, un couple dont la fille est décédée déménage dans une autre ville (Venise) pour changer d’air et garder la tête hors de l’eau. Un jour par hasard, la mère tombe sur une voyante qui lui parle de son enfant disparu. Commence alors une suite d’événements somme toute très étranges.

Cette veine sombre peut franchir un cap et basculer du côté de l’horreur, comme c’est le cas pour le fascinant Hérédité (Ari Aster, 2018). La mort d’un des enfants de la famille n’est que le début d’une descente aux enfers. La disparition prend alors une toute autre tournure. Cependant, même dans l’horreur ou l’épouvante, la souffrance laissée par cette perte permet de créer des situations déchirantes qui deviennent vite très gênantes et qui contribuent donc à l’installation d’un stress permanent. Hérédité, cette année, en fut le maître.

Filmer la faiblesse de l’Homme

Choisir de parler de la mort d’un enfant au cinéma permet aux réalisateurs de s’exprimer sur le deuil. Certes, le deuil n’est pas exclusif à la perte d’un enfant et de nombreux réalisateurs choisissent de traiter cette période via la mort d’un(e) conjoint(e) comme dans A Ghost Story (David Lowery, 2017) ou parallèlement, via la mort d’une mère à l’instar du fantastique Captain Fantastic (Matt Ross, 2016). Mais pour les parents, rien n’est plus fort que le lien avec l’enfant et il s’agit d’un des drames les plus fracassants qu’un humain puisse vivre.

Le deuil est le plus flagrant, mais d’autres thèmes liés à la perte d’un enfant peuvent être source d’inspiration chez les cinéastes. En effet, cela peut permettre de dépeindre le caractère injuste de la vie. Maintes fois les spectateurs ont pu entendre, dans des films, des parents dire à leurs descendances qu’ils pourraient mourir sans hésitation pour eux et que les enfants sont faits pour voir les parents mourir. Pas l’inverse. Mais le cinéma rappelle que rien n’est jamais comme on l’espère. C’est, entre autres, le cas dans Manchester By The Sea (Kenneth Lonergan, 2016) : Lee Chandler (Casey Affleck) est plongé dans une période de dépression très rude. Il se sent coupable d’avoir provoqué la mort de ses trois enfants morts dans un incendie, puisqu’il a oublié de fermer une vitre placée devant sa cheminée. Dans Alabama Monroe et Ne vous retournez pas, précédemment évoqués, une petite fille est atteinte d’une maladie et l’autre se noie dans une mare en essayant de rattraper son ballon atterri dans l’eau. Aucun de ces trois exemples, choisis aléatoirement parmi d’autres, ne permet aux parents d’avoir le moindre contrôle sur la situation. L’humain parait à l’écran entièrement démuni. A cet instant, le cinéma rappelle aux spectateurs leurs conditions. La visée, au-delà de vouloir toucher les spectateurs, est de leur rappeler qu’ils ne sont pas invincibles, que malgré parfois les efforts déployés, aucun n’est entièrement maître de son avenir.

La vulnérabilité de l’Homme est rappelée à travers les protagonistes dont les émotions sont plus que tout exacerbées. Dans la sélection non-exhaustive de films cités dans cet article, il est intéressant de noter que les réalisateurs respectent les fameuses « étapes du deuil » que sont le choc, le déni, la colère, la tristesse, l’acceptation et la reconstruction. Seulement, ils appuient souvent l’intrigue de leur scénario sur une d’entre elles, montrant rapidement les autres. La reconstruction est celle qui apparaît le moins à l’écran. Cela s’explique par le choix des réalisateurs de laisser leurs spectateurs, au moment du clap de fin, avec un personnage resté bloqué à l’étape de la tristesse, suggérant que ce dernier n’en sortira surement jamais. Plus dur encore, certains films n’hésitent pas à faire mourir de chagrin un personnage.


Quelques films sur ce thème :


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