[Rétrospective Survivre à l’enfance] Livrés à eux-mêmes

Orphelins, mal aimés ou délaissés par leur famille, on ne compte plus les films qui mettent à l’honneur de jeunes enfants contraints d’avancer seuls ou en groupe dans la vie et de se confronter aux désillusions du monde. Afin de baliser quelque peu notre propos, concentrons-nous sur les récits menés par les enfants âgés d’un maximum de quinze ans, jusqu’à la petite adolescence. À travers trois grandes idées et plusieurs titres non-exhaustifs piochés au fil des époques, tentons de déterminer en quoi ces petits protagonistes livrés à eux-mêmes sont les meilleurs messagers de leurs temps.

Lucides témoins de leurs époques

Quand le regard porté sur une époque est celui d’un enfant, alors son caractère est amplifié, ses atouts comme ses défauts pointés. C’est l’innocence qui s’éveille au monde et aux lois qui le régissent, c’est une toile vierge qui s’apprête à être peinte. Ne dit-on pas que la vérité sort de leur bouche ? Ancré dans un contexte historique marqué ou révélant les aspects les plus sombres de la société à mesure qu’il s’y confronte, l’oeil enfantin ne peut détourner le regard du monde qui l’entoure.

Le roman de Charles Dickens Oliver Twist est peut-être l’exemple le plus intemporel connu du grand public. Riche de ses nombreuses et protéiformes adaptations, notamment au cinéma par Frank Lloyd, David Lean et Roman Polanski en 1922, 1948 et 2005, il suit un orphelin dans l’Angleterre du milieu du XIXème siècle. Recueilli par une bande d’enfants, il devra apprendre à voler pour survivre dans une ville où seule règne la loi du plus fort. L’enfance d’Ivan (1962) préfigure quant à lui l’approche poétique et onirique du cinéma d’Andreï Tarkovski à travers le destin tragique du jeune Ivan qui, pendant la Seconde Guerre mondiale, devient éclaireur dans l’armée soviétique, après l’assassinat de ses parents par les nazis. Son plan d’ouverture en dit long : Ivan en plan rapproché au pied d’un arbre poursuit son chemin dans la nature alors que la caméra s’élève le long du tronc pour s’arrêter en un plan d’ensemble où l’enfant n’apparaît plus qu’en petit. C’est du point de vue du Japon que cette même guerre est vue dans le bouleversant Tombeau des lucioles d’Isao Takahata (1988). A la mort de leur mère, décédée sous les bombes, Seita et sa petite soeur Seitsuko affrontent la famine et tentent tant bien que mal de survivre. Du fait de leur profonde proximité et de la craquante innocence de la petite fille, jamais un film d’animation n’avait été aussi déchirant.

Entre incendie, fugue et vol, le jeune Antoine Doisnel fait Les 400 coups à Paris à la fin des années 50, dans le film de François Truffaut (1959). Délaissé par ses parents et passionné de Balzac, c’est pourtant plein de bonnes intentions qu’il enchaîne les mésaventures. Dystopie adaptée en 1963 du roman du même nom, Sa Majesté des Mouches de Peter Brooks suit un groupe d’enfants qui trouve refuge sur une île après le crash de leur avion. Ils y construisent leur propre société, d’après les schémas sociaux qu’ils ont précédemment connus et qui mèneront à la perte des plus faibles… En 1987, c’est ensuite le petit Ahmad qui se demande Où est la maison de mon ami ? chez Abbas Kiarostami. Parti chercher son camarade dans un village voisin pour lui ramener son cahier de devoirs et lui faire éviter le renvoi de l’école, c’est un portrait de l’Iran de l’époque réaliste et tout en contrastes qui se dessine sur son chemin.

L’initiation par l’aventure

L’absence de la figure parentale est propice à découvrir la vie par soi-même, à bâtir ses propres fondements et grandir au gré des rencontres et des péripéties pour embrasser, souvent plus tôt que prévu, une grande maturité. Ces enfants-là avancent selon leurs propres codes et témoignent d’une lucidité et d’une inventivité propres à leur jeune âge. Si les récits qui relatent leur prouesses sont bien souvent empreints de bienveillance et de légèreté, ils sont aussi l’occasion de les confronter aux parts les plus sombres de l’humanité.

Dans Le Petit fugitif (M. Engel, R. Orkin et R. Abrashkin, 1953), abandonné par son frère après un mauvais tour, Joey s’enfuit dans l’antre de l’amusement new-yorkais, Coney Island (sur laquelle nous consacrions un article de rétrospective en janvier dernier). Noyé dans la foule du haut de ses sept ans, il compte bien tirer profit du cadre… C’est cette fois en groupe que les héros de Stand by me (Rob Reiner, 1986), en quête de notoriété, partent à la recherche du cadavre d’un autre enfant tandis que ceux des Goonies (Richard Donner, 1985) sont bien déterminés à mettre la main sur le trésor d’un pirate. La comédie de Chris ColumbusMaman j’ai raté l’avion ! (1990), premier volet d’une suite de cinq films, est quant à elle devenue culte à l’approche des fêtes de fin d’année. Oublié par ses parents partis en vacances pour Noël, le jeune Kevin fait preuve de ruse pour protéger sa maison lorsque deux cambrioleurs décident de la vider.

Les années 2000 ne cessent également de voir naître sur ses écrans des récits d’aventure dont les héros sont les plus jeunes. En adaptant Les Désastreuses Aventures des orphelins Baudelaire en 2004, Brad Silberling met en image l’univers haut en couleurs de Lemony Snicket qui 17 ans plus tard connaîtra un nouveau jour dans la série diffusée par Netflix. Avec un humour noir ravageur, il narre les mésaventures de trois frère et sœurs malmenés dans un monde d’adultes cruels, lâches ou encore dépassés. L’intelligence et la ruse dont ils témoignent chacun à leur manière font écho aux tempéraments des deux jeunes amoureux fugueurs du Moonrise Kingdom de Wes Anderson (2012). Indépendants et toujours plus futés que les grandes personnes qui partent à leur recherche, Sam et Suzy brillent par leur débrouillardise et leur grande maturité, dans l’univers raffiné du réalisateur. L’union fait la force aussi pour Les Géants de Bouli Lanners (2011) : dans les Ardennes belges, deux frères mystérieusement abandonnés par leur mère troquent l’ennui pour l’aventure lorsqu’ils rencontrent un troisième enfant de leur âge, dont le grand frère baigne dans le trafic de drogue…

La double fonction du fantastique

Quand son cadre de vie devient inquiétant, il est commun pour l’enfant de trouver refuge dans un monde imaginaire. Cependant, la frontière entre le réel et le fantastique tend à s’estomper lorsque le caractère d’une époque et des individus qui la constituent n’est qu’accentué ou déformé au moyen d’une apparence merveilleuse. Alors cette vision métaphorique peut s’avérer aussi sombre et effrayante que la réalité sur laquelle elle s’appuie, ou plus encore.

La très populaire série Stranger Things, créée par les frères Duffer (2016) confronte une bande de gamins aux phénomènes surnaturels qui surviennent dans leur ville. Si les adultes y mènent également un rôle important, le postulat est clairement de mettre en avant de jeunes enfants attachants et téméraires, en référence aux œuvres des années 80 (notamment celle de Spielberg). Max et les maximonstres (Spike Jonze, 2009), adapté du roman illustré de Maurice Sendak, explore simplement la charge imaginaire de la chambre d’enfant. Lorsque Max se retrouve puni dans la sienne, il rejoint un monde imaginaire et ses étranges créatures, sur lesquels il régnera bientôt. Dans le film de Hayao Miyazaki, Le Voyage de Chihiro (2001), l’enfant pénètre quant à elle dans un univers étrange et magique alors qu’elle et ses parents sont en route pour emménager dans leur nouvelle maison. Accablée par ce déménagement, c’est sur un puissant chemin initiatique qu’elle se retrouve pour grandir au fil d’une riche aventure…

À travers un registre plus sombre, Morse, du suédois Thomas Alfredson (2008), met en scène Oskar, le souffre douleur de ses camarades de classe qui fantasme leur massacre. Il trouve une singulière amie en la personne d’Eli, sa nouvelle voisine, qui s’avère être une vampire. Dans Tideland (Terry Gilliam, 2005), adapté du livre du même nom, Jeliza-Rose se sent très seule dans sa nouvelle maison et trouve naturellement du réconfort dans l’imaginaire qu’elle se tisse aux abords. Son père est rapidement emporté par la drogue qui avait auparavant déjà pris sa mère. Aussi inquiétante que poétique, l’oeuvre démontre la force de l’esprit enfantin qui, plus il est nourri et entretenu sans limite, permet d’échapper à une réalité qui au demeurant reste sa principale source d’inspiration. Il en est de même pour Le Labyrinthe de Pan (Guillermo del Toro, 2016), qui trouve son ancrage historique dans l’Espagne franquiste de l’année 1944 et dont l’héroïne est une jeune fille. Ofelia, dont le cruel beau-père dirige l’armée, se découvre être la princesse d’un royaume souterrain sombre et angoissant qui ne tarde pas à côtoyer la tyrannie du monde réel.


A découvrir chaque semaine dans la rétrospective Survivre à l’enfance :


Pour aller plus loin :

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *