[Rétrospective Survivre à l’enfance] Le déterminisme et le cinéma

Et si nous n’étions que le produit de notre héritage parental ou de notre contexte social? Le déterminisme est un thème récurrent au cinéma qui entraîne parfois une enfance difficile. Comment grandir dans un cocon familial sans issue ou au contraire inexistant ? Comment un enfant réagit-il dans un environnement où tout semble déjà déterminé ? L’émancipation personnelle se transforme vite en une lourde tâche lorsque le déterminisme s’emmêle. Des 400 coups de Truffaut jusqu’à Capharnaüm de Nadine Labaki, le cinéma s’emploie à matérialiser le cercle vicieux que représente le déterminisme. Pour comprendre de quoi il s’agit, rien de mieux que d’adopter le regard des enfants confrontés à la situation.

Apprendre à aimer ou apprendre à être aimé

Déterminisme social ou familial, tout se joue très tôt et est déterminant dans l’avenir d’un enfant. Sara Forestier donne sa vision du déterminisme en parlant de son premier long métrage, M, qui raconte une histoire d’amour entre deux solitaires : « On parle beaucoup de déterminisme social mais dans mon film je parle de déterminisme émotionnel et psychologique. Comment on a été aimé par ses parents, ça nous détermine dans la vie ? ».

Une question que Sarah Forestier n’est pas la seule à se poser et à laquelle certains cinéastes tentent de répondre à travers des personnages de fiction. Aliocha par exemple, personnage central du film de Andrey Zvyagintsev, Faute d’Amour, est un enfant de 12 ans qui n’a pas reçu d’amour de la part de ses parents, eux-mêmes en pleine instance de divorce. Un manque d’amour ressenti par le père et la mère qui, dans leur quête éperdue d’affection en oublient d’aimer leur propre fils. Finalement, l’origine de cette faute d’amour et de cette froideur que l’on ressent tout le long du film est en partie expliquée par un violent dialogue entre la grand-mère de l’enfant et sa fille lors duquel on comprend les répercussions du passé de la mère sur le présent. Zvyagintsev nous démontre ici que les mots « victime » et « responsable » se confondent bien souvent. Si apprendre à bien se tenir à table est un principe que les parents apprennent à leurs enfants, apprendre à aimer en est un autre essentiel. Le schéma d’une éducation difficile est susceptible d’être reproduit par les enfants devenus parents à leur tour formant alors un cycle infini.

Habituellement, l’innocence sert de refuge aux enfants, comme d’une manière de se protéger du monde des adultes. Dans The Florida Project, Moonee n’a pas le droit à cette innocence, on lui retire en quelque sorte son enfance en l’obligeant à affronter des problèmes d’adultes à 6 ans. Elle n’est pas tant confrontée à un manque d’amour mais est touchée par un déterminisme social l’obligeant à grandir dans l’immédiat et dans la pauvreté, vivant dans un motel à touristes à quelques mètres de Disney World. 

Obstacle au développement personnel

Le déterminisme suit un principe de causalité selon lequel la façon dont nous agissons est dépendante de la façon dont nous avons agi, mais aussi de ce que nous avons subi lors de notre enfance. Alors quelle est la place du libre arbitre dans tout cela ? Le déterminisme est-il un obstacle à la liberté ? Certains films nous montrent ce qu’il se passe lorsqu’un environnement familial ou social est défavorable à l’émancipation personnelle.

Dans le dernier film de Joachim Trier, Thelma, celle-ci tombe amoureuse de son amie Anja. Thelma, ayant reçu une éducation religieuse stricte, tente de résister à ses pulsions mais ses émotions refoulées entraînent des crises qui finiront par la détruire elle et son entourage. Entre adolescence et âge adulte, Thelma est à un moment déterminant de sa vie et est confrontée à un déterminisme à la fois familial et social lié aux poids des traditions. De la même façon, le personnage de Chiron dans Moonlight de Barry Jenkins, est enfermé dans des carcans : l’absence d’un père, la violence de son quartier de Miami et une mère aveuglée par la drogue. Tous ces éléments empêchent Chiron de devenir celui qu’il est pour plutôt devenir ce qu’on attend de lui. Le film montre bien la difficulté de sortir de ce cercle vicieux faisant obstruction aux émotions, à la sexualité et tout simplement à la personnalité de Chiron. Il s’agit d’un déterminisme inéluctable où le milieu évolutif de l’enfant déterminera son avenir. Les forces sociales, le cocon familial puis les « normes » de l’environnement apparaissent alors comme des véritables freins à quelconque quête d’identité.

Sortir du schéma instauré

Si le déterminisme signifie creuser un trou de plus en plus profond à chaque génération, comment espérer en sortir? En creusant un autre trou! C’est précisément ce que certains personnages ont essayé de faire en suivant un instinct de survie se manifestant à un moment fatidique. Capharnaüm de Nadine Labaki se concentre sur Zain, un enfant de 12 ans vivant au Liban avec misère et violence en guise de parents. Le film débute sur le procès de Zain contre ses propres parents pour l’avoir mis au monde. On découvre alors au fur et à mesure du film, les raisons de cette colère mais aussi les raisons du comportement des parents qui répètent le schéma qu’ils ont appris. Ce schéma, c’est Zain qui décide de le casser ou du moins de le redessiner à sa manière le temps du film.

Aliocha, lui, dans Faute d’amour trouve comme seule solution de sortir de ce cycle infernal en disparaissant totalement, même des yeux du spectateur. Le personnage d’Aliocha n’apparaît que dans les premières minutes du film, nous partageons alors la même frustration que les parents lors de sa disparition. On ne saura jamais ce qui est arrivé à l’enfant, si celui-ci à simplement fui ou si il lui est arrivé quelque chose de plus grave encore. Le mystère qui règne sur les raisons de sa disparition nous laisse imaginer le pire. Si Aliocha devient invisible, on ressent tout de même une présence fantomatique lourde.

Deniz Gamze Ergüven dans son premier long-métrage, Mustang, pose sa caméra en Turquie dans une famille où vivent 5 sœurs, prises au piège dans un système patriarcal dont elles ne veulent pas. Elles ne disposent pas des moyens nécessaires pour le renverser. Le film se concentre particulièrement sur la cadette de la famille, Lale, qui refuse de suivre les règles imposées et voit s’en aller une par une ses sœurs dans un mariage forcé comme de vulgaires objets de consommation. Lale incarne alors une lueur d’espoir et une forme de modernité parvenant à passer au dessus des traditions grâce à son audace enfantine et à son caractère primitif. En rejetant du mieux qu’elle peut ce passage à l’âge adulte forcé ainsi que son avenir tout tracé, elle pointe du doigt une issue de secours et une autre perception de la féminité. On notera que les rares films représentant la bifurcation d’un enfant passe souvent par une même « solution » : disparaître. La fugue, l’éloignement semblent être les seules réponses récurrentes, lorsque celles-ci sont accessibles, au déterminisme.


A découvrir chaque semaine dans la rétrospective Survivre à l’enfance :


Vous avez aimé cet article? Abonnez-vous à notre newsletter et découvrez chaque mois le meilleur de Silence Moteur Action!

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *