[Rétrospective Sport] Les documentaires de Wiseman : l’art de filmer l’effort

Le documentaire est une forme cinématographique qui, comme le biopic, fait très bon ménage avec le sport. La plupart du temps, il permet de retracer la carrière spectaculaire de certains grands sportifs, qui sont devenus des emblèmes nationaux. Mais dans ces documentaires, le fond prime très souvent sur la forme, et il est difficile de leur trouver des qualités cinématographiques.

Et pourtant, certains grands documentaristes se sont intéressés au monde du sport, non pas pour raconter l’histoire d’un héros national, mais pour porter à l’écran la beauté de l’effort physique. Cet effort, sublimé par la caméra, se transforme en mouvement cinématographique. Prenons un cas très précis, celui de Frederick Wiseman, documentariste américain qui, durant toute sa carrière, a eu un intérêt pour la mise en place d’un dispositif d’écriture autour d’un lieu institutionnel. Pour lui, la vedette est le lieu et le lien social qu’il génère. Plus particulièrement en 2010, dans Boxing Gym, et en 2011 lorsqu’il pousse une fois de plus la porte d’une institution parisienne, celle de son plus célèbre cabaret : Le Crazy Horse.

Filmer des corps dans l’espace

Dans ces deux  documentaires, Frederick Wiseman use de son pouvoir de réalisateur, celui de montrer, au premier sens du terme, c’est à dire donner à voir visuellement à un tiers, le spectateur. Il nous montre comment ces institutions sont investies d’une présence humaine et concrète des corps. C’est à travers cette présence sensible et physique des corps dans le réel qu’il exprime l’idée abstraite que représente l’institution.

Dans Boxing Gym, il n’y a aucun commentaire ou intervention directe du cinéaste. Il est présent dans le geste filmique sans jamais envahir l’espace devant lui. La caméra valse avec les corps des deux boxeurs, et appréhende ainsi leurs mouvements dans l’espace de la salle de sport. On entend leur souffle, qui rythme la séquence. Ce sont chacun de ces éléments du réel qui raconte l’histoire. Wiseman nous donne à comprendre le monde de la boxe en créant une mosaïque de sens, par un éclatement de chacun des éléments qu’il observe, qui donnent un tout. On saisit l’expérience de la salle de boxe par la confrontation entre la présence concrète des corps et l’idée de l’institution elle-même.

Déconstruire le rêve pour mettre au jour l’effort

Un an après, le documentariste s’intéresse au Crazy Horse. Mais ici, une fois de plus, Wiseman va nous donner à voir l’envers du décor, à comprendre l’effort physique des corps que ce spectacle nécessite. Le réalisateur va au delà de la provocation des prouesses dénudées des danseuses. De plus, la caméra de Wiseman ne filme souvent que des fragments de corps en très gros plans, pour rendre abstraite la nudité, qui n’est pas l’objet filmé. Il se lance dans une entreprise de déconstruction de l’illusion du spectacle par la construction même de son documentaire. Car le Crazy Horse rejoint le cinéma de Wiseman en un point : il s’agit avant tout d’art et de prouesses sportives. Le réalisateur dévoile les entrailles de cette grande institution, comment cela fonctionne et pourquoi.

Wiseman ici nous fait découvrir autant les ficelles d’une entreprise du spectacle que le spectacle des corps du Crazy en lui même. Le réalisateur bâtit son film autour du mensonge et du faux-semblant. Le film s’ouvre et se referme sur un numéro d’ombres chinoises. L’image abolit toute connotation sexuelle et confère davantage un aspect professionnel à la séquence. Ces jeunes femmes ont un véritable métier qui ne consiste pas uniquement à danser dénudées tous les soirs. Wiseman, avec ces quelques images, annonce dès sa séquence d’ouverture le ton du film : dévoiler le faux orchestré par le Crazy Horse et rendre hommage à l’épreuve physique subi par chacun de ces corps. Au montage, Wiseman alterne entre séquences du show des danseuses et séquences en coulisses, ou de l’organisation et de l’équipe autour. Aussi, il défait l’illusion du spectacle, il le déconstruit et en dévoile le cœur, en montrant que tout est calculé pour parfaire le mensonge et le mystère servi aux centaines de spectateurs chaque soir. A l’image de Philippe Découflé qui monte sa revue, Wiseman est au montage le maître de ballet. Le documentaire prend lui-même la forme d’un spectacle, comme si la salle de montage plaçait un miroir entre le film et son objet. Il a à sa disposition des corps et des objets, des prises de vue qu’il doit lui aussi modeler. Le corps au cinéma est aussi une ombre, une silhouette projetée sur une toile.


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