Joaquin PhoenixRétrospectives

[Rétrospective Phoenix] Et l’élève dépassa le maître

Il y a deux ans, quand le nom de Joaquin Phoenix a commencé à être rattaché à celui du Joker, personne n’a été surpris, à l’inverse d’Heath Ledger qui en avait troublé plus d’un. Pourquoi ? Parce qu’il est habitué à jouer des rôles ambigus, flirtant avec la folie et l’étrange, certes. Mais surtout parce qu’en 2012, pour Paul Thomas Anderson, Joaquin s’est déjà livré à une performance époustouflante, véritable genèse de celle du Joker, dans l’énigmatique The Master, où il tient le premier rôle. 

Ici, Joaquin Phoenix incarne Freddie Quell, un vétéran qui, après s’être battu dans le Pacifique, revient en Californie, noyant les traumatismes dans l’alcool et la violence. Mais alors qu’il sombre progressivement dans la folie en s’éloignant des normes sociales de son époque, ce dernier va faire la connaissance de Lancaster Dodd, dit “le maître”, gourou d’un mouvement sectaire appelé “la cause”, dont il tombe rapidement sous la coupe. 

La direction d’acteur par le scénario

Pour comprendre pourquoi Joaquin Phoenix est aussi bon dans Joker, il faut comprendre pourquoi il l’est dans The Master et donc revenir sur la manière d’appréhender les personnages de Paul Thomas Anderson. Ce dernier est incontestablement un réalisateur de génie, dont le talent n’est plus à prouver, mais il est également un excellent directeur d’acteur. Ses films sont systématiquement marqués par des performances inoubliables, de Tom Cruise à Joaquin Phoenix en passant évidemment par Daniel Day-Lewis, tous issus de l’actor studio. Pourtant, à de nombreuses reprises, Paul T. Anderson a souvent décrété qu’il intervenait peu sur le tournage, laissant de l’espace aux comédiens pour s’approprier leurs rôles, son travail se limitant finalement à l’écriture. Pour lui, diriger brillamment des comédiens, c’est écrire un bon scénario et de bons dialogues. Si ce travail est effectué correctement, il n’a quasiment pas à intervenir, sa vision étant déjà contenue dans l’essence même du personnage, de ses choix moraux et de son expression. Il ajoute même que sur le tournage, le véritable directeur d’acteur c’est la scripte (la personne en charge des raccords et de la cohérence). Lui, en tant que réalisateur, préfère travailler son découpage, son placement de caméra. 

Pour Paul T. Anderson, il n’y a, finalement, rien de pire que d’indiquer avec une précision chirurgicale les actions des personnages. Si un personnage doit traverser une rue, l’acteur ne doit pas savoir qu’il traverse la rue mais doit en avoir le besoin. Que cette action soit une nécessité, répondant à une cohérence intellectuelle et à un choix moral représentatif du personnage. Au lieu de diriger l’acteur et lui indiquer qu’il doit traverser la rue, il préfère lui expliquer pourquoi le faire. Et cette approche correspond totalement à celle de l’actor studio dont est issue Joaquin Phoenix, primant la création par le vécu, l’explicatif psychologique, que l’incarnation par l’identification affective. Le but de Joaquin Phoenix et Paul Thomas Anderson est donc de recréer le personnage dans ses détails et sa profondeur et non de l’incarner émotionnellement, car l’émotion découle des détails qui constitue l’individu. 

Le travail du corps

“Plus j’avais de questions, plus j’étais incertain, mieux c’était”. Ces mots sont ceux de Joaquin Phoenix sur son appréhension du rôle de Freddie Quell pour The Master. Cette déclaration est intéressante. Déjà parce qu’elle montre la lucidité et l’intelligence de l’acteur par rapport à son personnage, lui même incertain, dépassé par les événements. Finalement, à l’image de Joaquin Phoenix qui tente de le cerner, Freddie Quell est un personnage qui ne comprend rien, qui se pose beaucoup de questions et qui tente de trouver qui il est. Phoenix a donc complètement compris l’essence même du personnage. Ensuite parce qu’elle montre également à quel point c’est un acteur inventif, n’hésitant pas à mettre de sa personne dans le rôle, comblant ainsi le vide, les interrogations. Il a donc recours à l’improvisation de phrases, de mouvements, de mimiques, en fonction de son personnage, ajoutant des détails, de l’incarnation, de la profondeur, dépassant le simple stade du personnage théorique (une entité scénaristique composée de phrases, de costumes etc…) pour un personnage plus physique, avec une vraie prestance et un semblant de vérité. 

Joaquin Phoenix est un véritable animal qui réagit à la caméra avec instinct et imprévisibilité. Par exemple, la posture de son personnage dans The Master – les mains posées sur ses hanches, les coudes sortis – qui fait ressortir ses épaules, un peu trop grandes pour son corps, n’était pas indiquée dans le scénario. Pourtant, la manière de se tenir en dit long sur l’état d’esprit d’une personne. Ici, cette position transpire l’inconfort, le mal-être, et caractérise, en quelques secondes, le personnage. Phoenix, en plus de son héritage de l’actor studio, adopte également une approche très physique de son personnage, vivant la vie de ce dernier, dans son esprit mais également dans son corps. Et ce contrôle, cette appropriation totale, lui permet de fournir un jeu extrêmement nuancé, indispensable pour des personnages comme Freddie Quell ou le Joker, avec de nombreuses ruptures de ton, le rendant imprévisible. Il oscille ainsi entre intériorité et explosions émotionnelles rendant finalement là aussi, les personnages qu’il incarne, humains. 

Vous avez aimé cet article? Abonnez-vous à notre newsletter et découvrez chaque mois le meilleur de Silence Moteur Action!

Vous pouvez aussi nous soutenir gratuitement en regardant une publicité : cliquez ici ! 


Comment here