Joaquin PhoenixRétrospectives

[Rétrospective Phoenix] La vie en Gray

À 45 ans, Joaquin Phoenix connait enfin la consécration ultime, alors que se profile pour lui en février prochain l’Oscar du meilleur acteur pour sa prestation dans Joker de Todd Phillips (ou du moins, une nomination dans cette catégorie). Mais celui qui a déjà tourné chez les plus grands réalisateurs du cinéma indépendant américain, Ridley Scott (Gladiator en 2000), Oliver Stone (U-Turn en 1997), Paul Thomas Anderson (The Master en 2012 et Inherent Vice en 2014), M. Night Shyamalan (Signes en 2002 et Le Village en 2014) doit sa postérité au cinéaste qui a fait de lui sa muse, et l’a filmé à quatre reprises : James Gray.

Il y a des coïncidences qui forcent le sourire. Comme De Niro, interprétant le rôle du présentateur télé dans Joker le même mois que la sortie du nouveau film de Scorsese, The Irishman (dans lequel il joue également) plus de trente-six ans après avoir interprété le rôle d’un personnage rêvant de devenir humoriste comme son présentateur vedette dans La valse des pantins (la plus grosse référence pour Joker selon Phillips). Ces duos d’acteurs/réalisateurs se répondent donc à travers d’autres films ! Il était amusant de voir James Gray présenter son épopée cosmique Ad Astra à la Mostra de Venise, alors que se trouvait également en sélection son acteur fétiche Joaquin Phoenix pour le Joker, dans le film éponyme, lauréat du Lion d’Or.

Trois œuvres uniques

Ensemble, Joaquin Phoenix et James Gray ont donc fait quatre films. Tout d’abord le puissant The Yards en 2000, puis le chef d’oeuvre La nuit nous appartient en 2007, le très bon Two Lovers l’année d’après en 2008 et l’imparfait The Immigrant en 2013. Soit presque la moitié de la filmographie du cinéaste ! Mais intéressons-nous ici aux 3 dernières œuvres, tournées donc entre 2007 et 2013.

Dans ces trois œuvres, le metteur en scène offre à Phoenix des rôles différents, les films évoluant dans des registres opposés permettant à l’acteur de polir son talent brut, de travailler sur lui-même. Dans le thriller La nuit nous appartient, il incarne Bobby, gérant d’une discothèque aux mains de gangsters. Tout dérape quand son frère, policier, se prend une balle par la mafia. Le film est d’une virtuosité scénariste, formelle et la direction d’acteurs est impressionnante. Phoenix irradie l’écran sans trop en faire. Il arrive à nous faire croire à ce personnage tiraillé, perdu. Dans Two Lovers, que le cinéaste considère comme une comédie (c’est en réalité une oeuvre d’une noirceur saisissante), Phoenix incarne un homme encore en proie à ses désirs, rempli de doutes. Alors qu’il doit se marier avec une femme, il tombe éperdument amoureux d’une autre. Enfin, dans le drame d’époque The Immigrant, il incarne cette fois Bruno, le second rôle de l’intrigue, qui vient au secours d’une immigrée polonaise arrivée à New-York (Marion Cotillard). Il vole cependant à cette dernière la vedette dans le personnage d’un homme jaloux, conscient qu’il va tout perdre. Des rôles donc en apparence différents, tous connectés par le magnétisme de Joaquin Phoenix.

Une rigueur de travail

Ce qui rend ces trois performances fondatrices dans sa filmographie, c’est la manière dont elles sont interconnectées. Par James Gray bien sûr, cinéaste caméléon qui joue avec les genres et emmène donc son acteur hors des sentiers battus. Mais surtout par la capacité qu’a Phoenix à incarner ses personnages, à être au plus profond de lui-même ce qu’il joue.

Joaquin Phoenix est de la famille des actors studios, technique consistant pour un acteur à s’accaparer toute la vie de son personnage, à s’y plonger complètement. A l’instar d’un Daniel Day-Lewis, le maître en la matière (et du coup l’acteur le plus Oscarisé de l’histoire), qui avait (par exemple) passé six mois perdu dans la nature avant le tournage du Dernier des Mohicans, Phoenix est capable de faire vivre ses personnages et apporte une crédibilité totale au récit.

Dans les trois films de Gray, si les personnages sont en apparence différents, ils ont cependant en commun leur même position à la limite de la rationalité. Ce sont des personnages prêts à sombrer dans la folie, qui n’inspirent pas forcément confiance et sont remplis de mélancolie. Tout Joaquin Phoenix donc, légèrement farfelu et impressionnant quand on le rencontre ! Il remplit son jeu d’une gestion de sa corpulence, de mouvements très contrôlés, maniérés et techniques. La direction que lui donne Gray semble être de peu communiquer verbalement, d’être calme, intime avec le spectateur, pour tout donner dans des scènes fortes. Et puis il y a son regard, bouleversant. Ses yeux gris/bleus relevés par des sourcils épais, à travers lesquels passent la noirceur de ses personnages.

Joaquin Phoenix n’est donc pas un acteur tout terrain. Dans la manière dont il s’approprie ses rôles, on s’aperçoit qu’il choisit toujours des personnages névrosés, rempli de doutes, près à basculer vers la folie ou la violence. Et en ça, James Gray lui a offert trois personnages incroyablement écrits dans lesquels il a pu montrer ce qu’il était : l’un des meilleurs acteurs en activité.


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