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[Rétrospective journalisme] Analyse d’une séquence de Pentagon Papers

A l’occasion de la sortie le 22 janvier de Scandale, film se passant dans les coulisses de la chaîne de télévision américaine Fox News, nous avons souhaité dédier notre rétrospective au journalisme. Métier d’investigation, de passion et d’enquête, le journalisme est souvent filmé au cinéma, majoritairement dans des drames et films à suspens, mais également dans des comédies.

Le journalisme est un métier d’action, vivant. Mais comment retranscrire cet état d’esprit, cette énergie, au cinéma ? Beaucoup de cinéastes ont donné leur vision : David Fincher et sa passion pour le temps qui passe dans Zodiac (2007),  Alan J. Pakula de manière très rythmée dans Les hommes du Président (1976) ou récemment Dan Gilroy en insistant sur la tentation du vice dans Night Call (2014). En 2018, Steven Spielberg s’y atèle dans Pentagon Papers (The Post en version originale). Ce dernier campe son histoire avant les faits relatés dans Les hommes du Président (à savoir le scandale du Watergate). On y suit Katharine (Kay) Graham (Meryl Streep), patronne du journal Washington Post, et son directeur de rédaction Benjamin Bradlee (Tom Hanks) qui découvrent des dossiers classés secret. Ces documents prouvent que, depuis des années, le gouvernement américain sait que la Guerre du Vietnam est une cause perdue et continue malgré d’y envoyer ses troupes. Graham et Bradlee ont donc un choix à faire : publier et prendre le risque d’être poursuivis par le Président devant la Cour Suprême ou ne rien faire dans l’intérêt général.

L’art de la mise en scène

La séquence que nous allons analyser est le point culminant du film, la séquence décisive. Tout le conseil d’administration et Bradlee, le directeur de la rédaction, sont réunis chez Graham. Les membres du conseil espèrent qu’elle refuse de publier ces informations top secrètes. Bradlee, lui, insiste pour que le journal publie : c’est un message fort pour la liberté de la presse, pour l’éthique du métier, qu’elle ne plie pas sous la pression de l’état. Car à ce moment, c’est bien la question de l’indépendance de ce secteur d’activité qui est en jeu : Richard Nixon, alors Président, veut porter plainte contre le journal s’il publie.

Mais la grande force de la séquence est, en plus de présenter un choix cornélien, de mettre en exergue la position complexe de Graham. Nous sommes en 1965 et c’est elle, une femme, à la tête d’un grand journal (car son mari, qui occupait cette place, est décédé quelques années plus tôt).

Lutte d’idées

Tout l’enjeu de la séquence est donc que Graham fasse un choix : celui du conseil d’administration ou celui de Bradlee. Dans sa volonté minimaliste, Steven Spielberg matérialise ces deux possibilités en les spatialisant dans le décor. Si Graham se positionne dans le cadre du côté de Bradlee ou de celui du conseil, cela symbolise ce qu’elle pense. De plus, les membres du conseil sont un groupe, tous habillés pareil (costumes sombres) contrairement à Bradlee qui est en chemise claire. Graham, elle, n’appartient à aucun des deux groupes puisqu’elle est dans une tenue de chambre dorée. Spielberg use de cette métonymie pour simplifier les personnages et leurs enjeux.

Il est intéressant d’observer comment les deux camps sont (ou non) humanisés. Là où le conseil est une masse lourde, sombre, qui se tient autour de Graham comme une ombre menaçante, Bradlee est debout, loin d’eux et toujours en mouvement. Ainsi, au fur et à mesure de l’échange Graham prend partie pour Bradlee et se rapproche de lui dans le décor.

Le féminisme par l’image

Mais Spielberg ne s’arrête pas là. Cette séquence n’est pas seulement là pour que l’on prenne (ou non) parti pour la publication des dossiers. Non, il est aussi question de la place de la femme dans une société machiste. Graham n’est, au début, même pas filmée : on se concentre sur les hommes qui discutent, alors qu’elle est la patronne du journal. Puis on la voit décentrée du cadre, dans le flou derrière Bradlee et enfin, de dos face à un membre du conseil. Elle est inexistante, et pour ces personnages qui ne la voit pas réellement, et pour la caméra. Quand enfin on commence à la voir, une amorce (élément qui vient obstruer la caméra au premier plan) nous cache une partie de son visage.

Puis, alors qu’on essaye de la persuader (et de la manipuler), Graham prend l’ascendant sur la scène. C’est elle qui lui donne le rythme, par sa voix et ses mouvements. Lorsqu’elle se lève, cela ne fait plus de doute : elle n’est sous l’emprise de personne, et c’est elle qui prend la décision. A partir de ce moment, la caméra la suit et non l’inverse, jusqu’à ce plan final où elle se tient dos face à eux, presque face caméra, et où elle devient la cheffe d’orchestre de la séquence.

Il est intéressant de faire un parallèle entre cette séquence est la peinture de Norman Rockwell, Jury Room. Le peintre est célèbre pour avoir représenté beaucoup de cas quotidiens mais terribles dans l’Amérique du XXe siècle (le racisme, le sexisme, la pauvreté). Cette peinture de 1959, montre onze hommes tentant de convaincre une femme d’être payée moins qu’eux dans une salle des jurés. On voit bien que Spielberg s’en inspire clairement et réussit à faire passer son message par la force de l’image.

Lorsque Steven Spielberg décide de faire un film sur le journalisme, il y met la même passion que lorsqu’il réalisait son film de guerre Il faut sauver le soldat Ryan. Pentagon Papers regorge de scènes au propos fort, toujours amenées subtilement par sa mise en scène visuelle, faite de symboles et métaphores.


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