[Rétrospective Jeu vidéo] Enter the Void, quand l’introspection s’affranchit des corps

La réputation sulfureuse de Gaspar Noé lui vient de son habileté à coupler concepts fous et mise en scène choc. Son long métrage le plus récent, Love (2015), présente des scènes de sexe non simulées, filmées en 3D. En montant ses séquences dans l’ordre antichronologique, Irréversible traitait quand à lui des conséquences du viol subi par une femme au sein de son couple. C’est le thème de la vie après la mort que le réalisateur aborde dans Enter the Void, réalisé en 2009, voyage expérimental de 160 minutes où les partis pris formels et narratifs convergent vers une immersion complète du regardeur. Les similitudes avec le jeu vidéo sont alors nombreuses, et dépassent les seules notions de point de vue pour engager un questionnement métaphysique aux différents niveaux de profondeurs.

Attention, cet article révèle l’intégralité de l’intrigue du film.

Caméra subjective : l’expérience du présent

Face au balcon de l’appartement d’Oscar (Nathaniel Brown) apparaît en lettres lumineuses le mot Enter (Entrez), en plein Tokyo. Comme des indications flottent dans les jeux vidéo pour indiquer une localisation ou nommer un personnage, c’est ici une manière d’ouvrir le premier chapitre, et pour nous spectateur, de comprendre que l’on occupe le corps du jeune Oscar, que ses yeux sont les nôtres. Nombreux sont les cinéastes à avoir eu recours à la caméra subjective, Gaspar Noé affirme d’ailleurs avoir été clairement influencé par La Dame du lac de Robert Montgomery, entièrement filmé sur ce principe déjà en 1947. Récemment, Hardcore Henry (2015) rejouait sur toute sa durée le principe du jeu d’action hyper dynamique à la première personne, les mains du personnage au premier plan du cadre maniant toutes sortes d’armes ou répandant coups de poing sur son passage. Le point de vue subjectif renforce également le sentiment d’immersion et de suspens dans les films d’angoisse tels que le Projet Blair Witch (1999), Rec (2007) ou encore Cloverfield (2008) qui ne cessent d’en inspirer de plus récents, jouant sur l’effet de caméra embarquée et le décalage de temporalité que permet le document d’archive (found footage), produit (fictivement bien sûr) par les personnages-mêmes.

Dans Enter the Void, la caméra subjective n’est employée qu’essentiellement dans sa première partie, ponctuée par quelques noirs furtifs, le clignement des paupières d’Oscar. Il est difficile, par moment, de déterminer si sa voix est réellement émise ou si elle ne découle que de pensées. L’aspect expérimental du film est renforcé par sa constante recherche multisensorielle, également caractéristique du personnage par qui le monde nous est donné à voir. Alors qu’il fume de la DMT sur son canapé, ses hallucinations visuelles constituent une séquence contemplative haute en couleur qui, si elle n’impacte pas directement les événements à suivre, n’est pas sans lien avec les délires esthétiques dans lesquels le film continuera à plonger. Oscar répond tant bien que mal à un appel téléphonique et doit se rendre dans un club pour concrétiser un deal. Rejoint par son ami Alex (Cyril Roy) qui lui avait récemment conseillé un texte bouddhiste, Le livre des morts tibétains par Padmasambhava, ils en discutent sur la route. Comme un message transmis par un conseiller virtuel chargé de guider le joueur dans ses choix, la synthèse qu’Alex fait du livre s’apparente à une prémonition, annonce la suite du film et par conséquent, la destinée d’Oscar. “Finalement, la mort c’est le trip ultime !”

L’oeil qui voit tout, l’omniscience au service d’une narration

The Void apparaît sur une enseigne lumineuse, c’est le nom du club dans lequel Oscar a rendez vous. Il est temps de pénétrer dans le néant. En réalité victime d’un piège, il s’enferme dans les toilettes où il reçoit une balle dans le torse. L’idée attendue d’un game over ne concerne ici que le corps physique du protagoniste car le film s’apprête plutôt à atteindre un niveau supérieur. Alors que le jeune homme lâche son dernier souffle, son âme s’éloigne peu à peu de son corps. Le point de vue subjectif laisse la place à une vision flottante et omnisciente qui va, elle aussi, s’avérer protéiforme. Nulle voix ne se fait désormais entendre évidemment, ce nouvel œil qui reste ouvert sur le monde n’est plus que le spectateur de la vie qui se prolonge, capable de s’élancer dans le temps par ellipses. Une entité en pilote automatique emplie de l’existence d’Oscar, sans pouvoir d’influence sur le monde qui l’entoure, qui ne peut plus que tout voir et tout entendre. Absolument tout. Un léger grésillement s’empare de ce point de vue, celui de l’électricité à vrai dire, dont Tokyo est le royaume. Comme la série de jeux vidéo des Grand Theft Auto permet l’immersion dans un univers largement inspiré des grandes villes américaines, l’empreinte visuelle d’Enter the Void est absolument imprégnée de celle de la ville qui  constitue son décor, insistant – le plus souvent de nuit – sur ses artifices, couleurs et néons, propices à alimenter les visions hallucinatoires sous substances qui ont marqué le quotidien du protagoniste.

Ce point de vue omniscient surplombe la ville, rend visite à Linda (Paz de la Huerta), la soeur d’Oscar devenue strip teaseuse à Tokyo, profondément affectée par le deuil, et aux autres personnages ayant déterminé la destinée du jeune homme. Il est l’œil qui permet à l’histoire d’avancer, témoin des réactions, du cours des événements. Comme les prouesses mises en oeuvre par les jeux vidéo en 3D tendant vers une conscience aiguisée de leur environnement, il amplifie la simple vision humaine en étant aucunement contraint dans sa propension à se mouvoir, dans l’espace comme dans le temps… Dans l’espace donc, l’esprit d’Oscar traverse les murs, les corps et les objets. Le plus souvent en totale plongée, il dessine une cartographie de la ville, idée notamment rejouée dans l’appartement d’Alex, où son colocataire en a reconstitué une partie, à échelle réduite. Un point de vue en surplomb bien connu des jeux de gestion tels que Sims CityAge of Empire et bien d’autres, où il est possible de fonder, construire et faire évoluer une maison, une ville, une civilisation. A la manière d’un objectif fisheye (qui donne l’impression de voir comme à travers un judas), l’âme d’Oscar semble pouvoir se métamorphoser pour adapter sa perception de l’espace, elle s’arrondit et se déforme pour s’engouffrer dans l’orifice circulaire d’un impact de balle ou d’une canalisation. Comme le joueur choisit son avatar, l’esprit ici représenté peut également rejoindre les corps étrangers. En témoignera un moment privilégié les yeux rivés dans ceux de Linda, par l’intermédiaire du corps de son amant du moment, durant leurs ébats.

Par-delà les corps, par-delà les consciences

En traversant également les temporalités de manière non linéaire, différents niveaux de conscience peuvent être atteints par cet esprit flottant, un choix qui permet à Gaspar Noé d’expérimenter encore d’autres types de point de vue. Ainsi, les souvenirs d’Oscar sont explorés, donnant au spectateur la possibilité de reconstruire son passé, l’accident de voiture dans lequel sa sœur et lui assistent à la mort traumatisante de leurs parents, leur pacte fraternel scellé pour toujours veiller l’un sur l’autre – preuve d’une relation particulièrement fusionnelle, et leur arrivée consécutive à Tokyo. C’est encore une fois en ayant recours à une technique d’immersion bien connue du jeu vidéo que ces souvenirs sont donnés à voir, la caméra ne se substitue plus au regard d’Oscar mais le suit derrière son dos alors qu’il déambule dans différents contextes, enfant comme adulte. C’est une manière de donner à revivre le passé du protagoniste après avoir vécu de front ses derniers instants, tout en gardant un certain recul, en comparaison avec le regard intérieur du présent. Une manière également de composer un repère formel pour le spectateur au travers des différentes couches de narration. Ainsi, quand le corps d’Oscar ressuscite et que la caméra intègre à nouveau son regard, on s’étonne de ce revirement soudain de situation, d’ailleurs entièrement rejeté par Linda, avant de comprendre qu’il s’agit justement d’un cauchemar fait par la jeune sœur. Le film ouvre ici encore une autre perspective, celle d’un accès possible au subconscient des autres protagonistes, avant de s’installer dans une nouvelle enveloppe corporelle lors des derniers instants du film.

C’est un stade organique que finit par atteindre Enter the Void, les différentes sources de réseaux lumineux urbains ou encore hallucinatoires jusqu’alors traversées laissant la place à l’environnement du corps féminin, celui de Linda. On peut voir la jeune sœur s’adresser à l’esprit, consciente de sa présence, l’invitant à la rejoindre, honorant leur pacte fraternel jusque dans cet échange entre la vie et la mort. S’étant auparavant rapprochés suite à la mort d’Oscar, Alex et elle font l’amour. L’acte est montré de l’intérieur, jusqu’à la conception d’un nouvel être. En une ellipse, une hibernation nécessaire à la renaissance, l’âme antérieure d’Oscar revoit le jour plusieurs mois plus tard, dans un petit corps qui a retrouvé la voix. Il est temps de rejouer, de redevenir acteur.


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