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[Rétrospective Horreur] Pourquoi adapter Stephen King est si compliqué?

Stephen King est à l’horreur ce que Hitchcock est au suspense : un maître. Il est donc normal que les studios de cinéma soient tentés de plonger dans l’immense oeuvre de l’écrivain américain. Tout a commencé en 1976 avec Carrie au bal du diable et cela perdure encore aujourd’hui avec la sortie prochaine de Doctor Sleep, suite de Shining, et 50e adaptation au cinéma d’un livre de l’auteur. Pourtant, si de nombreux grands réalisateurs ont réussi le pari d’adapter du King (Cronenberg, Carpenter, Romero, Kubrick, De Palma…), la plupart des adaptations sont très médiocres. Mais alors pourquoi est-ce si compliqué d’adapter Stephen King au cinéma?

Une influence majeure

L’un des problèmes les plus évidents concernant King, c’est sa paternité vis-à-vis des récits horrifiques. En effet, ayant commencé sa carrière d’écrivain dans les années 70-80 (en plein second âge d’or du cinéma d’horreur), les codes littéraires qu’a instauré Stephen King ont très vite été réutilisés dans les récits horrifiques cinématographiques de cette période à tel point que de nombreux gimmicks scénaristiques considérés comme clichés de nos jours (à cause d’une utilisation intensive) en découlent. Un exemple très parlant : le fameux ancien cimetière indien pour expliquer la menace dont Stephen King raffole tant. Il est présent dans Shining, Simetierre, Ça et plein d’autres et il est pourtant catégorisé comme un cliché du cinéma d’horreur. Adapter du Stephen King est devenu une chose très compliquée car son originalité d’antan – c’était un des premiers à puiser dans différents imaginaires, comme le cimetière indien – est devenue la norme d’aujourd’hui.

Pour faire une adaptation réussie, le réalisateur ne doit pas se contenter d’être littéral mais doit voir plus loin, s’approprier le sujet, prendre ce qui fait l’essence de l’oeuvre adaptée en la remettant dans un contexte actuel, dénuée des clichés qu’induisent les textes de King. C’est ce qu’a fait Muschetti dans Ça par exemple, dans lequel les personnages ressemblent beaucoup plus à des adolescents d’aujourd’hui qu’il y a 30 ans et dans lequel l’action se déroule en 1989 et non 1957 comme dans le roman, permettant ainsi de situer Ça chapitre 2 de nos jours. Malheureusement, la vie n’est pas aussi rose, les films d’horreur étant massivement produits par des studios en quête de rentabilité, les transformant en films d’horreurs et slashers (sous-genre du film d’horreur qui met en scène des meurtres à l’arme blanche) très pauvres, autant par leur aspect scénaristique que visuel. Stephen King est un créateur d’histoires, de personnages, d’univers avec des thématiques très sombres et complexes qui élèvent le récit et lui font dépasser son statut de frayeur pop-corn. On peut citer les livres Simetierre, Carrie, Jesse, qui, outre leur aspect horrifique, font des études ou portraits psychologiques denses et nuancés. Mais en aseptisant le récit pour faire plus d’entrées, on en perd également l’intérêt, ne gardant de l’oeuvre originale que la trame et les stéréotypes qui y sont rattachés.

Un créateur d’univers

L’histoire chez Stephen King est presque mineure tant l’intérêt se trouve ailleurs. En effet, l’auteur a souvent décrété, quand il s’agissait d’aborder sa méthode de travail, qu’il partait souvent d’un concept, d’une idée, pour développer et nourrir un univers dans lequel des personnages vont évoluer et ainsi créer le récit. Le cœur du travail de King se situe donc bien évidemment dans le concept (une télé-kinésiste au service du diable dans Carrie, une voiture tueuse dans Christine, un cimetière qui fait revivre les êtres dans Simetierre…) mais surtout dans l’univers qui l’entoure et les personnages qui y sont rattachés (la psychologie fragile et le cadre extrêmement religieux de Carrie, la victimisation d’Arnie dans Christine, le deuil de Louis Creed dans Simetierre…).

Et c’est d’ailleurs parce qu’on s’intéresse beaucoup plus aux personnages et à l’univers que Carrie au bal du diable (De Palma, 1976) ou Christine (Carpenter, 1983) nous apparaissent comme de bonnes adaptations, avec de vrais personnages nuancés et complexes, contrairement au récent Simetierre (Kevin Kölsch et Dennis Widmyer, 2019). Tout simplement parce que dans ce dernier on s’attarde beaucoup plus au concept, un cimetière qui fait ressusciter les morts, et à l’histoire, un père de famille qui perd sa fille, qu’aux personnages et à l’univers dans lequel ils évoluent. La trame narrative est respectée mais les personnages eux nous paraissent fades, idiots et creux. Sachant que la trame n’est crédible que grâce à ses personnages (il s’agit ici finalement de l’étude psychologique d’un deuil), elle nous parait tout aussi stupide. Et c’est d’ailleurs pour cela que Shining, malgré l’avis très négatif qu’à King sur le film, est probablement une de ses meilleurs adaptations car Kubrick s’est approprié l’histoire (le shining, soit, le concept du livre, est, dans le film, finalement assez anecdotique), tout en gardant l’univers (l’Overlook Hôtel) et les personnages (la famille Torrence) travaillant de surcroît le malaise et les thématiques présents dans le livre (la dégradation mentale de Jack, l’Hôtel organique etc…).

Adapter du Stephen King n’est donc pas une chose aisée, nécessitant de vrais parti pris, une recontextualisation et une compréhension globale et non uniquement narrative de l’oeuvre. 

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