[Rétrospective Fête Foraine] Coney Island au cinéma

« Coney Island baby » est le titre d’un album de Lou Reed sorti en 1975, mais aussi de la chanson qui le clôture. Comme on s’adresse à sa bien aimée, le chanteur l’achève par ces mots : « Je laisserai tout tomber pour toi », rien que ça. Pour ceux qui n’ont jamais mis un pied aux Etats-Unis, Coney Island est de ces endroits que que l’on pense avec certitude “avoir déjà vu quelque part”, en tous cas sur nos écrans…

Tout au sud de Brooklyn, New York, la plage de sable de Brighton Beach, foulée en hiver par un Joaquin Phoenix dévasté dans Two Lovers de James Gray. Derrière elle, face à la mer, une large plateforme boisée, arpentée par Jake Gyllenhaal et Naomi Watts dans Demolition, de Jean-Marc Vallée. Enfin, une fête foraine, qui précisément nous intéresse dans cette rétrospective, décor du prochain film de Woody Allen nommé d’après l’une de ses attractions : Wonder Wheel. La fascination qu’exerce la péninsule dans la culture populaire est indéniable ; tentons d’isoler, à travers plusieurs exemples, les raisons qui poussent tant d’artistes à s’y plonger et particulièrement les cinéastes à la capturer.

Un îlot de rêverie maintes fois transformé

© Audrey Planchet

« Quand je suis né, l’époque florissante de Coney Island était déjà révolue depuis un bon moment, mais c’était encore un endroit magique pour moi. » Cette époque dont parle Woody Allen, l’âge d’or de Coney Island, nous ramène au début du XXème siècle, alors que sa surface actuelle était triplée. La péninsule était essentiellement fréquentée par des adultes, attirés, entre prostitution et jeux d’argent, par sa propension à libérer les mœurs, et comportait trois parcs d’attraction visant les sensations les plus folles et impensables de nos jours. Depuis, plusieurs incendies et décisions politiques ont entraîné les fermetures consécutives des parcs jusqu’à la réouverture du Luna Park d’aujourd’hui. Y perdurent cependant des constructions d’époque qui rendent le lieu reconnaissable entre tous, même si les attractions s’y rattachant ont pour la plupart disparu.

Ainsi, c’est dans sa grande roue “Wonder Wheel” qu’a été tournée une séquence, déterminante, de Cloverfield, revisionnée depuis par plusieurs internautes qui tentent d’en éclaircir le mystère. Son étrange tour de ferraille rouge ressemblant à la structure d’un parapluie apparaît quant à elle à plusieurs reprises dans Requiem for a Dream, notamment en arrière-plan dans les hallucinations d’Harry (Jared Leto), qui déambule sur le ponton de Brighton Beach pour retrouver Marianne (Jennifer Connely).

Sur ce même sol boisé cette fois franchement déshumanisé, une des allées bordées de stands du parc est également reconnaissable dans la série Mr Robot. La F-society, terrain d’activité majeur d’Elliot (Rami Malek) et de ses acolytes, n’est autre qu’un local désaffecté dont la devanture de l’attraction d’époque “Fun Society” a seulement perdu quelques lettres…

Et puisque Coney Island n’échappe pas aux visions post-apocalyptiques des petits paradis souvent fantasmées au cinéma, on la retrouve immergée sous les eaux dans A.I. Intelligence Artificielle. Visité par David (Haley Joel Osment), le parc est ici clairement apparenté à Disneyland, il y découvre à son grand émerveillement la bonne fée de Pinocchio avant de se retrouver piégé sous la grande roue qui bascule sur son véhicule sous-marin.

Le parc d’attraction le plus filmé ?

© Audrey Planchet

« Ce lieu m’a toujours impressionné. Il y avait là une faune de gens hallucinants et il s’y passait des choses étonnantes. On sentait qu’une énergie folle s’en dégageait. Je me suis dit que c’était un environnement hors du commun – et passionnant – pour y situer un film » poursuit Woody Allen, qui n’en est pas à sa première aventure cinématographique avec Coney Island puisque Annie Hall s’y déroulait déjà, son personnage principal Alvy (joué par le réalisateur) y ayant passé son enfance dans un appartement situé sous les rails des montagnes russes…

Si le quartier chaud auquel contribuaient les parcs de Coney Island au début du siècle pouvait justifier son attraction auprès d’un certain public, les raisons d’une telle source d’inspiration encore aujourd’hui semblent résider dans son positionnement, idyllique, dépaysant, au bord de l’océan. La plage étant accessible non loin du centre-ville, il fait bon de venir s’y détendre au fil des saisons. Lorsqu’elle leur annonce qu’elle est invitée par son petit ami à aller passer un moment sur Coney Island, les camarades d’Eilis (Saoirse Ronan) dans Brooklyn l’encouragent à s’acheter un maillot de bain à la mode. Au fil des années, les cinéastes semblent s’accorder sur l’image de détente et de séduction que renvoie le lieu. Dans Ça, film muet de 1927, la jeune protagoniste Betty Lou (Clara Bow) invitait déjà son patron à y partager un moment d’amusement dans le but de le séduire.

Les cinéastes représentent Coney Island comme un véritable cocon, où cohabitent nostalgie et amusement mais ne lui adressent bien souvent qu’un clin d’oeil, l’utilisant comme simple prétexte à situer une action dans ce décor bien ancré dans l’imaginaire populaire. C’est là qu’entre en jeu Le Petit fugitif, réalisé à 6 mains en 1953, mettant en scène un petit garçon, Joey (Richie Andrusco), livré à lui même au sein du fameux parc d’attraction durant un jour et une nuit. Nul autre film ne permettra aussi pleinement au spectateur de s’immerger tant dans l’énergie que dans la géographie du parc, l’intention des réalisateurs ayant été exploitée par des moyens techniques tout à fait grandioses pour l’époque. En effet, un dispositif de caméra portative et à double optique a pour l’occasion été conçu, permettant de filmer l’enfant dans l’agitation environnante sans se faire remarquer des passants et personnel de la foire. Reconnu pour l’authenticité de ses images, le film marque une référence majeure pour les cinéastes futurs, en particulier ceux de la Nouvelle Vague qui se déclencha peu après, à la fin de la décennie…

 

Illustrations : Audrey Planchet

Sources :
Mars films. Wonder Wheel – dossier de presse. 2017
GABBAI, Nathalie. Coney Island, force d’attractions. Libération, 27 août 2014. next.liberation.fr/culture/2014/08/27/coney-island-force-d-attractions_1088164 
MOVILA, Pierre. Coney Island : New York les bains ! New York Mania, 26 avril 2010. newyorkmania.fr/2010/04/coney-island-new-york-les-bains/



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