[Rétrospective Famille] Les frères au cinéma, l’amour au masculin

« Tu es mon frère, tu es ma famille » : ce ne sont pas les policiers, ses enfants ou sa femme qui ont empêché Sam (Tobey Maguire), de se suicider dans Brothers, mais bien les mots de son frère, Tommy (Jake Gyllenhaal). Le grand écran n’est pas forcément très féru de films tournant autour de la relation entre deux frères, mais il nous a tout de même apporté quelques pépites, qui nous ont montré à quel point le sujet peut être riche. Il a surtout révélé de très bon duos et trios d’acteurs, que ce soit Tobey Maguire et Jake Gyllenhaal dans Brothers ou bien Tom Cruise et Dustin Hoffman dans Rain Man ou encore Adrien Brody, Owen Wilson et Jason Schwartzman dans A bord du Darjeeling Limited. Qu’est-ce qui rend ce type de relations aussi intéressantes au cinéma ? Qu’ont-elles de différent par rapport aux autres ? Comment les filme-t-on ?

La principale particularité d’une relation entre frères est l’ambivalence entre la ressemblance qui existe nécessairement entre deux ou trois hommes d’une même fratrie, et leur différence, qui permet de faire d’eux des individualités, des personnalités distinctes. A bord du Darjeeling Limited, réalisé par Wes Anderson en 2009, en est un bon exemple. On y découvre trois frères : Francis (Owen Wilson), Peter (Adrien Brody) et Jack (Jason Schwartzman), qui se retrouvent après de longs mois sans se voir pour un grand et palpitant voyage. Tout de suite, la différence entre les trois frères est marquée : ils ne se ressemblent physiquement pas. Francis est blond, les autres bruns. Peter est grand et élancé alors que Jack est plus petit. Leurs personnalités sont bien différentes et on s’amuse à découvrir les petits détails chez chacun qui énervent les autres. Mais les trois hommes sont de la même famille, et les parallèles que Wes Anderson instaure entre les trois ne font aucun doute : les trois fument, sont accro aux médicaments et aiment chacun parler dans le dos de l’autre.

Les trois frères sont en effet reliés par un « amour vache » : tantôt ils se disputent, tantôt ils s’adorent, créant des duos interchangeables. Wes Anderson le montre de façon très formelle, comme à son habitude : dans la scène ci-dessous, il choisit de cloisonner tour à tour les frères dans des cadres. Peter et Jack sont tout d’abord ensemble dans le cadre du miroir tandis que Francis se tient dans l’encadrement de la porte, puis les plans opposent tour à tour Francis et Peter et Francis et Jack, avant de les réunir tous les trois sur le même plan, mais chacun dans son propre « cadre », signe de leur confrontation : ils ne tarderont pas à en venir aux mains.

Ami ou ennemi ?

Ce lien entre ressemblance et différence crée généralement deux dynamiques entre les frères : celle des frères protecteurs, qui ne se laisseront jamais tomber, avec généralement un frère qui prend davantage soin de l’autre (souvent le plus grand, comme c’est le cas pour le personnage d’Edward Norton dans American History X), et celle de compétiteurs, chacun se battant pour trouver sa place par rapport à l’autre, surtout quand une tierce personne les compare sans cesse. Ces deux dynamiques ne sont pas forcément antithétiques, et nombreux sont les films dans lesquelles les deux se combinent, s’opposent.

Il est très courant de voir des films dans lesquels un frère est considéré comme le « bon fils » : c’est le cas de Thor dans le film de Marvel, de Sam dans Brothers ou de Aron dans A l’est d’Eden, tandis que leurs frères – Loki, Tommy ou Cal – sont les « mauvais fils ». A l’est d’Eden, réalisé en 1955 par Elia Kazan, traite de la relation entre Cal (James Dean) et Aron (Richard Davalos), deux fils élevés seuls par leur père, qui leur a dit que leur mère était morte lorsqu’ils étaient petits. Aron est l’enfant parfait : il est bien élevé, destiné à une belle carrière, fiancé à une femme que son père apprécie. Cal, en revanche, ne s’entend pas avec son père, il apparaît comme sauvage, indomptable. Il est le premier à souffrir de cette différence, lui qui souhaiterait être comme son frère et aimé autant que lui par leur père, qui ne cesse de comparer ses deux fils. Toutefois, cela n’empêche pas les frères de s’aimer, et notamment Aron de vouloir protéger et aider son frère. L’essentiel de cette relation entre Cal, Aron et leur père transparaît dans une scène bien particulière : on y découvre les trois hommes assis à table après une crise de colère de Cal. Le père et le fils sont assis chacun aux deux extrémités de la table, ce qui explicite leur confrontation. Aron, lui, se situe entre les deux, comme un médiateur : à plusieurs reprises, il souhaite apaiser les tensions et aider son frère. Toutefois, il est situé plus proche de son père physiquement, et se tient de la même façon : alors que Aron est assis droit, Cal est complètement avachi sur sa chaise, preuve de la différence entre les deux frères.

Toutefois, au fur et à mesure, la compétition entre les deux frères se fait plus forte : compétition pour gagner l’amour de leur père mais également celui de Abra, la fiancée de Aron. Bientôt, les rôles s’inversent même : lors d’une nouvelle conversation entre les trois hommes dans le jardin, le père est cette fois-ci au milieu, entre ses deux fils, et Cal est situé plus proche de lui, dans le même cadre, tandis qu’Aron est en contre-champ.

La relation entre les frères du film Brothers est quasiment identique. Le film de Jim Sheridan réalisé en 2009, narre l’histoire de Sam (Tobey Maguire), un marine parti pour une mission en Afghanistan et retenu plusieurs mois en otage par des terroristes. Marié, père de deux enfants, Sam est la fierté de sa famille et surtout de son père : il est le fils qui défend son pays. Son frère, Tommy (Jake Gyllenhaal) est son opposé : célibataire, sans emploi, alcoolique, on le découvre pour la première fois lorsqu’il sort de prison. Là encore, les deux frères s’adorent, et la comparaison constante effectuée par leur père ne semble pas mettre à mal leur relation, mais au contraire les rapprocher : lors d’une scène de repas de famille, on les voit se lancer des regards complices pendant que leur père les compare. Mais tout change lorsque Sam est déclaré mort lors de sa mission : Tommy va aider sa famille endeuillée, et petit à petit prendre sa place dans leur cœur. Lorsque Sam revient, il est brisé, traumatisé par ce qu’il a vécu en Afghanistan, et n’arrive pas à reprendre sa place de père de famille : il apparaît dès lors comme le fils instable et inquiétant, tandis que Tommy est devenu un symbole de confiance et de stabilité. La tension entre les deux frères monte crescendo tout en n’éclipsant jamais le lien fort qui les unit.

Casser les codes de la masculinité ?

Les films sur les frères, en mettant en relation deux hommes, sont toujours un reflet d’une conception de la masculinité. Le thème récurrent de la compétition entre deux frères est souvent une façon de confronter deux virilités : les frères se battent pour être l’homme de la famille, pour décrocher le cœur de la femme aimée, pour être le plus fort physiquement (nombreux sont les films où les frères en viennent aux mains, pour se battre ou simplement pour s’amuser). Cela se voit d’autant plus dans les films d’action comme Thor, dans lequel Thor et Loki sont tout aussi masculins l’un que l’autre, et qui nous sert sur un plateau des combats 100% testostérone.

Mais certains films permettent également de casser ce code de la masculinité : être frères, c’est avoir une relation privilégiée avec un autre homme, qui se ponctue souvent de disputes, de bagarres et de chamailleries, mais qui permet aussi l’affection et la tendresse sans que cela ne soit forcément une attaque à la virilité de chacun. Dans un paysage cinématographique où l’homme doit la plupart du temps être masculin, viril, fort et faire peu de cas des sentiments, il est important de voir Adrien Brody et Owen Wilson se lancer des « je t’aime » tout en se battant dans A bord du Darjeeling Limited ou encore le personnage de Casey Affleck enlacer le corps de son frère récemment décédé dans Manchester by the Sea.

Mais le film le plus touchant est sans nul doute Rain Man, réalisé par Barry Levinson en 1989. Dans ce film qui lui a valu l’Oscar du meilleur acteur, Dustin Hoffman joue Raymond, alia Ray, un homme autiste et grand frère de Charlie, interprété par Tom Cruise. Ce dernier ne découvre l’existence de Ray qu’à la mort de leur père, car celui-ci a légué la quasi totalité de sa fortune à son aîné. Charlie, excédé par ce choix, rend visite à Raymond au centre psychiatrique où il vit et décide de l’emmener avec lui. Au cours du film, Charlie apprend à connaître Ray et à l’aimer comme un frère. Du fait de la déficience mentale de Raymond, Charlie prend le rôle de frère protecteur mais on peut voir qu’il est bien le plus jeune, recherchant – et c’est petit à petit de plus en plus explicite – l’affection d’un grand-frère qui n’est pas en mesure de lui en donner, du moins pas de manière conventionnelle. A la fin du film, Charlie tente d’expliquer à Raymond l’affection qu’il a pour lui, espérant qu’il le comprenne tout en sachant que son frère est incapable de faire de même. Les deux hommes partagent pourtant un moment privilégié : Raymond, en posant la tête sur celle de Charlie, alors qu’il déteste généralement les contacts physiques, lui montre à sa manière l’amour qu’il lui porte. Une scène forte et sobre, remplie de tendresse et d’émotion.


Découvrez durant tout l’été les articles de notre rétrospective Famille:


Vous avez aimé cet article? Abonnez-vous à notre newsletter et découvrez chaque mois le meilleur de Silence Moteur Action!


Produits disponibles sur Amazon.fr

One thought on “[Rétrospective Famille] Les frères au cinéma, l’amour au masculin

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *