[Rétrospective Extraterrestres] Les séries télévisées des années 1960

Samedi 15 avril 2017, le premier épisode de la dixième saison de Doctor Who a attiré plus de 4 millions de téléspectateurs chez nos amis les Anglais. La série prouve qu’elle réussit toujours à passionner les fans de science-fiction alors que sa création remonte à… 1963! Et elle n’est pas la seule série de l’époque dont le nom vous sera familier encore aujourd’hui : c’est pendant cette période que furent créées Star Trek, que l’on ne présente plus, mais également La Quatrième Dimension, ou The Twilight Zone sous son titre original, qui vous rappellera peut-être la Tour de la Terreur de Disneyland… Les années 1950 et 1960 sont en effet marquées par la naissance de très nombreuses séries télévisées de science-fiction, mettant notamment en scène la rencontre de l’Homme avec des extraterrestres, que ce soit sur Terre ou dans l’espace. Certaines séries ont perduré, d’autres ont été oubliées. Mais pourquoi cette époque a-t-elle été si prolifique ? Quelle était la conception de la conquête spatiale et de la vie extraterrestre et que reflétait-elle de la société à l’époque?

Les Envahisseurs et La Quatrième Dimension : paranoïa et peur de l’autre

Dans les années 1950 et 1960, le monde est plongé dans la Guerre Froide, et les esprits américains sont marqués par la peur de l’influence communiste qui se rapproche de plus en plus de leurs frontières, notamment avec l’arrivée de Fidel Castro à Cuba. Les communistes sont accusés d’avoir infiltré le gouvernement et les médias américains et sont vivement traqués. C’est ce thème de l’infiltration et de la conspiration que reprend Larry Cohen quand il crée la série Les Envahisseurs, diffusée aux Etats-Unis à partir de 1967, dans laquelle David Vincent (interprété par Roy Thinnes) doit lutter contre des aliens qui ont une forme humaine et se cachent partout, sous les traits d’un couple de campeur, d’une grand-mère ou, plus inquiétant, de policiers. A aucun moment, la possibilité que ces extraterrestres aient des intentions pacifiques n’est envisagée : à l’instant même où David Vincent les aperçoit, il est persuadé qu’ils sont ici pour anéantir les Hommes. Le titre Les Envahisseurs ôte d’ailleurs dès le début tout doute chez le spectateur. Mais lorsque le protagoniste tente d’avertir ses semblables du danger, tous le croient fou. David Vincent fait alors face à un terrible isolement : des plans d’ensemble nous le présentent seul dans un paysage dépeuplé – désert, ville fantôme… – tandis que les gros plans sur son visage viennent bien souvent avertir le spectateur du danger, comme si la menace n’était visible que grâce à son personnage. David Vincent doit alors se méfier de toute personne qu’il rencontre, et faire face à la fois à la menace extraterrestre, mais aussi à celle des humains, qui refusent de le croire. Une véritable paranoïa s’empare du personnage principal comme du spectateur qui cherche à tout prix lui aussi à démasquer ces terribles aliens.

La série La Quatrième Dimension quant à elle, bien que créée bien plus tôt (en 1959 par Rod Serling), exploite aussi ce thème de la paranoïa à plusieurs reprises. Les épisodes, d’une durée de 25 minutes, sont des histoires indépendantes, traitant des sujets divers tels que le voyage dans le temps ou l’espace, la science, le paranormal ou encore la vie extraterrestre, et se terminent toujours par une chute inattendue. Dans l’épisode « Les Monstres de Mapple Street », les habitants d’une banlieue américaine cherchent également à démasquer des aliens infiltrés : tous se soupçonnent entre eux et le besoin de trouver un bouc émissaire se fait obsessif, jusqu’au meurtre. Au moment du climax, les gros plans se succèdent, accentuant les expressions de visage et les pas qui courent, les cris, les tirs, les vitres cassées, pour finalement arriver à la chute : deux aliens dans leur soucoupe, qui observent calmement les humains s’entre-tuer. Dans l’épisode « Les Envahisseurs », une femme se bat pendant vingt bonnes minutes, dans le silence, contre deux extraterrestres minuscules. Lorsque finalement elle réussit à détruire leur soucoupe volante, on peut y lire « U.S. Force Army ». La morale de ces histoires ? Le vrai danger, c’est l’Homme. A travers des nouvelles originales, La Quatrième Dimension se veut prendre du recul, mettre en question les comportements humains et notre société, en détournant le réel par la fiction. Le narrateur – Rod Serling lui-même – nous met toutefois en garde : « Malheureusement, ceci ne se produit pas seulement dans la Quatrième Dimension ».

Ces deux séries symbolisent donc l’angoisse d’une époque : la peur de l’autre, à raison ou à tort, est au cœur des intrigues. L’extraterrestre est généralement placé comme ennemi de l’Homme, et représente le danger. Mais sous des traits différents, l’extraterrestre sert bien souvent à représenter l’Homme lui-même et à en faire resurgir ses défauts.

Doctor Who et Star Trek : l’aventure humaniste

Mais les années 1960 ne sont pas marquées uniquement par l’inquiétude et la remise en question de l’Homme ; c’est aussi une période de grande avancée dans la conquête spatiale. En 1961, un homme est envoyé pour la première fois dans l’espace, puis, en 1969, Neil Armstrong marche sur la Lune. Les frontières sont repoussées, et l’idée de découvrir de nouvelles planètes et de nouvelles espèces apporte une sorte d’euphorie, d’espoir envers l’être humain et le progrès, et va énormément inspirer le monde de la fiction, avec notamment la création de deux grands monuments : Star Trek et Doctor Who.

Finie la terreur causée par l’idée d’une vie extraterrestre, place aux explorateurs modernes ! En 1963, la BBC diffuse le pilote de ce qui deviendra la série de science-fiction la plus longue de l’histoire de la télévision : on y découvre un personnage curieux qui voyage dans le temps et l’espace, aux côtés de fidèles « compagnons », humains la plupart du temps, dans un vaisseau de la forme d’une cabine téléphonique. 26 saisons, une pause de 1989 à 2005 puis un reboot et 10 nouvelles saisons plus tard, le Docteur et ses compagnons ont bien changé mais sont toujours là, ancrés profondément dans la culture britannique. Parallèlement, de l’autre côté de l’Altantique, les Américains découvrent en 1966 le capitaine Kirk et Spock dans Star Trek. Dans cette série qui sera reprise de nombreuses fois à la télévision et au cinéma jusqu’à aujourd’hui (le dernier film, Star Trek : Sans limites, est sorti en 2016), les membres du vaisseau l’Entreprise ont avant tout une mission : « découvrir de nouveaux mondes » et « au mépris du danger, s’avancer vers l’inconnu ».

Que ce soit dans Star Trek ou dans Doctor Who, les protagonistes sont cette fois-ci mués par la curiosité et par un désir pacifique de découverte. Lorsque les voyageurs arrivent sur une nouvelle planète, ils viennent en paix. Si malheureusement il s’avère que les extraterrestres qu’ils rencontrent sont malveillants et hostiles, ils leur trouvent souvent des circonstances atténuantes ; s’il y a attaque, c’est uniquement pour se défendre ou défendre la Terre, et toujours à regret : « dans la vie, savoir se défendre, c’est la chose la plus importante », dixit le capitaine Kirk. Les deux séries se rejoignent par le message d’ouverture d’esprit et de tolérance qu’elles proposent, et cela au cœur même des équipes constituées par les protagonistes. L’équipage de l’Enterprise est notamment composé, entre autres, d’un asiatique, d’une femme noire, d’un Russe et d’un extraterrestre ! C’est d’ailleurs dans Star Trek que sera montré le premier baiser entre un homme blanc et une femme noire à la télévision, une belle preuve qu’avant d’accepter l’extraterrestre, il faut commencer par accepter l’Homme, quelque soit son origine. Quand au Docteur, bien qu’il soit originaire de la célèbre planète Gallifrey, il éprouve un grand attachement pour la Terre. Agé de plusieurs centaines de milliers d’années, il connait bien les humains et leur caractère dualiste : des êtres impulsifs, qui préfèrent parfois rejeter l’étranger plutôt que de le comprendre, mais des êtres dotés d’un espoir inébranlable. Doctor Who, on n’y vient pas pour les effets spéciaux, qui même dans les premières années du reboot, en 2005, sont très critiquables, mais on y reste pour les personnages, profondément attachants, qu’ils soient humains ou aliens.

Si Doctor Who et Star Trek ont perduré dans le temps tandis que Les Envahisseurs et La Quatrième Dimension se sont plus volontiers évaporés des mémoires, c’est sans doute parce que le message des deux premières séries est intemporel. Les Envahisseurs s’ancre dans le contexte bien précis de la Guerre Froide, et a su être une source d’inspiration pour d’autres réalisations tels que X-Files. Les invasions d’extraterrestres sont toujours bien présentes au cinéma et à la télévision, mais elles évoluent parallèlement aux menaces réelles, tandis que le message de tolérance que prônent des séries comme Doctor Who et Star Trek ne se démodera pas de sitôt, et est sûrement aujourd’hui d’autant plus utile qu’il ne l’était à leur création.

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