[Rétrospective En Orbite] Films sur l’espace : qu’en pensent les scientifiques ?

Qui ne s’est jamais demandé « Mais c’est vraiment possible, ça ? » devant une scène qui se déroule dans l’espace ? Spectateurs et cinéastes sont autant fascinés par ce qu’offre l’univers, un endroit où tout est possible pour celui qui a de l’imagination. Mais alors, quels réalisateurs ont rigoureusement appliqué ses leçons de physique sur grand écran ? Lesquels font fi des sciences dans leurs œuvres ?

Après avoir dépeint six portraits d’astronautes au cinéma, évoqué la représentation du son dans l’espace, et parlé de la manière de filmer l’espace, nous sommes allés toquer aux portes de trois professionnels de l’astronomie. Ainsi Roland Boninsegna, membre de l’Association Européenne pour l’Éducation en Astronomie, Yaël Nazé, astrophysicienne travaillant à l’Université de Liège et spécialiste des étoiles, et Roland Lehoucq, astrophysicien au Commissariat à l’énergie atomique (organisme de recherche scientifique français) et auteur du livre La science fait son cinéma (ed. Belial), reviennent sur les films qu’ils ont aimé ou déprécié, toujours avec leur avis scientifique.

Attention : cet article dévoile des éléments importants du film Gravity.

Une des scènes phares de Gravity réduite à néant si la science avait été rigoureusement appliquée

Les trois intervenants sont d’accord : « Un réalisateur peut utiliser la science de manière incorrecte pour des raisons scénaristiques. S’il est nécessaire de mettre à mal la science pour faire avancer l’histoire, c’est pardonné. En revanche, la science est parfois mal traitée sans raison. Dans certains films, l’appliquer de manière correcte n’aurait pas nui au scénario, et l’aurait peut-être même amélioré. Certaines équipes ne font pas cet effort, ou ne le font pas jusqu’au bout », explique Roland Lehoucq, posant les bases de la réflexion.

L’astrophysicien illustre ses propos avec Gravity, réalisation d’Alfonso Cuaron (2013) qui pour lui émet une science souvent « pertinente » (c’est-à-dire de la science présentée de manière relativement correcte et bien utilisée) et dont on pardonne les erreurs : « Dans Gravity, George Clooney lâche la corde qui le retient à sa partenaire, puis, il s’éloigne d’elle. En réalité, il n’existe aucune raison physique qui justifie cet éloignement. Il a la même vitesse orbitale que la jeune femme et il devrait rester à côté d’elle. Pour des raisons scénaristiques, il faut que ce personnage disparaisse glorieusement en se suicidant. La science est fausse, mais le scénario l’emporte ». Yaël Nazé retient quant à elle les stations montrées dans ce film : « Elles font partie des quelques erreurs : elles ne sont pas à la même hauteur, ce qui est donc incorrect ». Avant d’ajouter : « Mais bon, le reste est tellement bon qu’on leur pardonne tout ! »

Tout le monde d’accord sur 2001 : l’Odyssée de l’espace 

Si Gravity a convaincu Roland Lehoucq et Yaël Nazé, pour Roland Boninsegna, la pépite se trouve dans 2001, l’Odyssée de l’espace de Stanley Kubrick (1968). « Ce film respecte très bien ce qu’est l’espace. Il respecte la lenteur des manœuvres qui sont nécessaires à l’accomplissement d’une tâche. Il n’est pas rigoureusement exact et il est, par exemple, possible de s’en rendre compte en observant la démarche des astronautes sur la Lune, mais on lui pardonne. Ce film était très différent de tous ceux qui l’avaient précédé, tant du point de vue technique que du point de vue philosophique (relations hommes-machines) ».

Au-delà de la prouesse offerte par Stanley Kubrick à ses spectateurs, 2001 a marqué Roland Boninsegna d’un point de vue personnel : « cette réalisation a bercé la fin de mon adolescence. De plus, il est arrivé juste avant le premier pas de l’homme sur la Lune ». Avis aux amateurs de lecture ! Le livre d’Arthur Clarke, du même nom que le film de Kubrick (mais paru après la sortie du film en salles) serait, selon Roland Boninsegna et Yaël Nazé, un complément essentiel du film. L’astrophysicienne assure que la fin du roman est mieux que celle de l’œuvre cinématographique.

Les cas contrastés de Seul sur Mars et Interstellar

Certains films mêlent science pertinente et science incorrecte. C’est le cas de Seul sur Mars (Ridley Scott, 2015) ou encore Interstellar (Christopher Nolan, 2014). Dans le premier, « la tempête au début du film, telle qu’elle est montrée, n’aurait pas pu exister sur Mars car l’atmosphère de la planète rouge est beaucoup moins dense que sur Terre. Elle n’aurait pas eu ces effets dévastateurs » explique Roland Lehoucq. Mais il fallait que le film trouve le moteur de son histoire. A nouveau, l’utilisation d’une science fausse est pardonnée. Et puis « dans la quête de survie de Matt Damon, énormément d’autres d’éléments sont plausibles ».

Dans le film de Christopher Nolan, même schéma, du très bon comme du mauvais. « La représentation du trou noir est tout à fait plausible et correctement calculé. Nolan a eu un conseiller scientifique physicien spécialiste des trous noirs ». En revanche, Interstellar veut installer, au début du film, une ambiance apocalyptique réaliste. « Et là, on voit à l’écran un gros 4×4 qui doit consommer 20 litres au 100 kilomètres et une monoculture de maïs. Or, dans une situation où les ressources se font rares, on ne roule pas avec un véhicule qui consomme autant et on ne cultive pas du maïs, car c’est la céréale qui consomme le plus d’eau par hectare ».

Danny Boyle, bonnet d’âne !

En revanche, Roland Lehoucq pointe du doigt Sunshine dans lequel le réalisateur Danny Boyle (auquel nous avions consacré une rétrospective à l’occasion de la sortie de T2 Trainspotting) envoie des scientifiques déposer un dispositif proche de la bombe sur le soleil pour raviver l’activité de celui-ci, pour le « rallumer ». « Pour un scientifique, le point de départ du scénario ne fait vraiment pas sens mais le réalisateur et le scénariste avaient besoin d’un prétexte pour envoyer une équipe mener une expédition solaire. Sans ce but, ils n’auraient pas fait de film, donc on leur accorde ».

De plus, « le réalisateur a mis en scène un énorme vaisseau de plus de 100m de long. L’équipe du film a pensé qu’il fallait protéger ce vaisseau de la chaleur, alors ils l’ont protégé avec un grand bouclier, tel que celui utilisé par une capsule quand elle rentre dans l’atmosphère. Malheureusement, ils n’ont pas pensé que dans le vide de l’espace seul le rayonnement peut transmettre de l’énergie. Donc le bouclier utilisé pour le vaisseau dans Sunshine n’a pas les bonnes propriétés. » L’astrophysicien explique qu’en s’approchant du Soleil, c’est son rayonnement qui est dangereux et que la meilleure façon de s’en protéger est d’être dans l’ombre d’un miroir. « Si le bouclier avait été un miroir, le scénario aurait été le même mais la science aurait été pertinente et Danny Boyle aurait sûrement pu avoir des images encore plus spectaculaires. Vous imaginez, un immense miroir, faire face au soleil ?! »

Une longue liste de « ratés »…

Mais Sunshine est loin d’être le seul film à laisser perplexe la communauté scientifique. L’astrophysicienne Yaël Nazé compare les années 90 au « cimetière de l’astronomie ». Parmi les ratés, elle compte Armageddon (Michael Bay, 1998) qu’elle compare à « L’agence tous risques dans l’espace » qui serait, en plus, rempli d’erreurs. Elle note aussi Planète Rouge (Antony Hoffman, 2000), Mission to Mars (Brian de Palma, 2000), Deep Impact (Mimi Leder, 1998) ou encore, plus récent, Melancholia (Lars von Trier, 2011) : « Il y a des images fascinantes à la fin. Encore faut-il tenir la première heure ».

Roland Boninsegna cite également Armageddon mais celui de David Hogan, sorti en 2013. Sa liste des « ratés » compte également District 9 (Neill Blomkamp, 2009), 2012 : Supernova (Anthony Fankhauser, 2011) Mars Attacks (Tim Burton, 1997), « et tellement d’autres » ! Tous sont des échecs pour les mêmes raisons. Ils sont truffés « d’incohérences, de faiblesses scénaristiques, d’erreurs grossières sur le plan scientifique. On peut accepter qu’un film montre des techniques qui, aujourd’hui ne sont pas maîtrisées mais qui pourraient, un jour, être appliquées (comme l’hibernation). Mais il est hors de question d’accepter qu’un film montre des phénomènes impossibles dans l’espace, comme par exemple le bruit fait par des vaisseaux spatiaux alors que dans l’espace, nul bruit n’est transmis, faute d’air ».

Inculquer de faux espoirs au public

Si le cinéma permet aux spectateurs de suivre des récits dans un lieu auquel ils n’ont pas accès grâce à l’inventivité des réalisateurs, nos intervenants estiment que le septième art peut semer le doute sur ce qui est pertinent ou non, sur ce qui est faisable ou non, dans l’espace. Difficile pour le public de pouvoir discerner la science exacte d’une science erronée. Pire que cela, « le point noir des films qui se déroulent dans l’espace, est de laisser croire que toutes ces expériences sont à la portée des hommes, alors que c’est loin d’être le cas », recadre Yaël Nazé.

Roland Boninsegna rappelle qu’heureusement « il existe des documentaires de bonne qualité régulièrement diffusés à la télévision voire au cinéma » comme Des étoiles et des hommes, astronomie et écologie (2015). Plus récemment, ce fut le cas de 16 levers de soleil, réalisé par Pierre-Emmanuel Le Goff, sorti en salles le 3 octobre dernier. Il retrace le périple de Thomas Pesquet dans l’espace, de novembre 2016 à juin 2017. « Thomas Pesquet est un très bon vulgarisateur et nul doute que le film 16 levers de Soleil est une bonne publicité pour encourager la jeunesse vers une carrière scientifique. C’est mieux qu’un combat au sabre laser, non ? », conclut le professeur d’astronomie.

La sélection de Yaël Nazé, astrophysicienne travaillant à l’Université de Liège spécialiste des étoiles

L’Étoffe des héros (Philip Kaufman, 1983), et Apollo 13 (Ron Howard, 1995) : « C’est un peu l’apologie de « l’espace américain », ils sont très biens tous les deux ».

Seul sur mars (Ridley Scott, 2015) et Gravity (Alfonso Cuaron, 2013) : « Excellents et très réalistes ».

Interstellar (Christopher Nolan, 2014) : Il est l’héritier de 2001 : l’Odyssée de l’espace, même s’il est un cran en-dessous ! Mention spéciale au poème récité par Michael Caine au décollage (« Do not go gentle into that good night » de Dylan Thomas, ndlr) »

Mais aussi : Passengers (Morten Tyldum, 2016), Solaris (Andreï Tarkovski, 1972), Solaris (Steven Soderbergh, 2002), Oblivion (Joseph Kosinski, 2013), la saga Star Wars, la série Star Trek.

La sélection de Roland Boninsegna, membre de l’Association Européenne pour l’Éducation en Astronomie

Contact (Robert Zemeckis, 1997) : « Il mêle remarquablement science, religion et émotions humaines ».

Interstellar (Christopher Nolan, 2014) : « Voici une oeuvre fort romanesque qui s’appuie cependant sur une réalité scientifique qui passionne le public : les trous noirs et l’espace-temps. Il y a quelques faiblesses de scénario, mais les situations décrites sont assez réalistes ».

Alien, le huitième passager (Ridley Scott, 1979) : « Ici il s’agit d’un film d’horreur dans l’espace. Quel suspense et en cascade ! »

Passengers (Morten Tyldum, 2016) : « Dans ce film, c’est l’aspect psychologique qui est mis en avant. Cependant, il faut souligner un très bon respect pour la réalité scientifique ».

L’étoffe des héros (Philip Kaufman, 1984) : « Je n’oublie pas les films historiques. Malheureusement la plupart ne respectent pas toujours la vérité historique. De plus, une certaine fierté « américaine » est omniprésente. Mais ce genre de film permet de présenter certains aspects des grandes étapes de la conquête spatiale ».

Mais aussi : Apollo 13 (Ron Howard, 1995), Les figures de l’ombre (Theodore Melfi, 2017), Avatar (James Cameton, 2009), Valérian et la cité des mille planètes (Luc Besson, 2017), Dune (David Lynch, 1984), Premier contact (Denis Villeneuve, 2016), certains épisodes de Star Trek, et Le jour où la Terre s’arrêta (Robert Wise, 1952)


A découvrir chaque semaine dans la rétrospective En Orbite :


Vous avez aimé cet article? Abonnez-vous à notre newsletter et découvrez chaque mois le meilleur de Silence Moteur Action!

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *