[Rétrospective Biopic] Dylan, Cobain, Curtis: les musiciens au cinéma

Début 2019, nous découvrirons Bohemian Raphsody au cinéma, un biopic centré sur le sulfureux Freddie Mercury (Rami Malek), leader de Queen, cet incontournable groupe glam rock qui, écouté de plus en plus fort dans les oreilles et utilisé à tout bout de champ dans les musiques de films, ne cesse de faire fureur. Début 2019, c’est loin. En attendant, dans un autre registre, les amateurs de Barbara peuvent se plonger dans le biopic romancé éponyme que Mathieu Amalric lui consacre, sorti depuis mercredi en salles. Toujours en attendant, chez Silence Moteur Action, on profite de cette rétrospective Biopics pour faire le tour des nombreux compositeurs, chanteurs, musiciens et groupes qui ont vu leur histoires adaptées au cinéma… Après un indispensable survol des genres, 3 films ont retenu notre attention, en ce qu’ils apportent une singularité notable au traitement du film musical et qui plus est biographique. Dans un second temps illustré, I’m Not There de Todd Haynes, Last Days de Gus Van Sant et Control d’Anton Corbijn seront alors mis à l’honneur pour rappeler les trois incroyables destins de Bob Dylan, Kurt Cobain et Ian Curtis. 

Un indispensable survol des genres

Pour un acteur, interpréter une personnalité politique c’est être précis dans l’élocution, la gestuelle et les mimiques. Interpréter une personnalité du sport, c’est suivre une préparation physique et, dans le pire des cas, se faire doubler par un cascadeur… Un artiste peintre, c’est dans le meilleur des cas, utiliser des reproductions d’œuvre… Pour un acteur, interpréter une icône de la musique, c’est un peu de tout cela, mais dans la plupart des cas il s’agit également d’user de son organe pour se rapprocher d’un talent pourtant inimitable… Il n’y a aucun style de musique qui n’ait été mis en valeur au cinéma, et si – à considérer le toujours plus labyrinthique glossaire du biopic – il n’est guère exhaustif, on s’est aventuré à réaliser un petit schéma pour que chacun y trouve son compte, un soir en mal d’inspiration et en quête d’airs à garder en tête le lendemain…

© audrey planchetPerformance incontournable, scénario linéaire ou épisodique, utilisation fidèle de la musique ou réinterprétation… Comment faire le tri ? Nous en avons fait un, en sortant du lot trois objets singuliers qui, en dépassant l’illustration, ne mettent pas les moyens du cinéma au service de légendes de la musique mais au contraire, mettent ces dernières au service de nouvelles œuvres d’auteurs à part entière.

Dylan, Cobain, Curtis : 3 grands de la musique par 3 grands du cinéma

I’m not There, de Todd Haynes, 2007

Pour interpréter Bob Dylan, six acteurs. Six facettes du folk singer, à différentes périodes de sa vie. L’incontournable Todd Haynes (le bijou Carol, et les déjà musicaux Velvet goldmine et Superstar) fait le choix d’une mise en scène en kaléidoscope pour rendre hommage à la personnalité diverse et parfois ambiguë du chanteur, à ses différents visages. Ainsi, l’enfant Bob Dylan vagabond et prodige du blues devient noir, interprété par Marcus Carl Franklin, Christian Bale est le folk singer des premiers temps, protestataire et rassembleur, Cate Blanchett est le dandy androgyne décadent, Heath Ledger l’acteur hollywoodien dont on suivra l’évolution de la romance avec Claire (Charlotte Gainsbourg), Ben Whishaw un prophète qui semble suivre un interrogatoire, et Richard Gere cowboy des grands espaces.

Un réel choix de créateur et d’amateur à la fois, où l’on découvre plusieurs styles visuels en fonction des périodes représentées ; des empreintes qui se mêlent, se répondent, sans que jamais le nom de Dylan ne soit évoqué mais en créant au contraire de nouveaux personnages – clairement inspirés de figures notables (Woody Guthrie, Arthur Rimbaud, Billy The Kid…), répondant à chacune de ses facettes. Rares sont les hommages aussi fidèles que singuliers, ceux qui parviennent à demeurer inventif et autonome tout en dépeignant un destin bien réel. Bob Dylan, en incarnant la voix et la parole du peuple américain tout en voulant se fondre dans la masse, n’a cessé de s’en démarquer…

© audrey planchet

Last Days, de Gus Van Sant, 2005

Tant chez les amateurs de Nirvana que chez ceux de Gus Van Sant, Last Days est loin d’avoir fait l’unanimité à sa sortie. Dans la lignée de ses deux précédents films, Elephant et Gerry, puisqu’également inspiré de faits divers, il est une improvisation sur les derniers jours de Kurt Cobain, restés mystérieux, et qui menèrent à son suicide. Le musicien, incarné par Michael Pitt, n’est pas clairement cité, l’homme portant d’ailleurs le nom de Blake. Aucune chanson de Nirvana, fameux groupe de rock alternatif qu’il fonda en 1987, n’est même jamais entendue. Et pourtant, la figure de l’acteur sans cesse camouflée dans l’ombre de ses cheveux longs et décolorés, ses vêtements amples et salis, sa démarche incertaine et son mutisme quasi permanent ne laissent planer aucun doute. Un biopic fictif qui met l’accent sur le vide des derniers jours d’un artiste reclus au milieu des bois. Un pari évidemment tenu par Gus Van Sant, grand contemplateur de l’errance, qui parvient sans mal à saisir les subtilités du silence ; ce dernier écho, paradoxal, du crissement des guitares rock et des voix rauques, même en pleine forêt.

© audrey planchetControl, de Anton Corbijn, 2007

S’il est utile de préciser qu’Anton Corbjin est avant tout photographe, qu’il réalisa nombre de clichés de grandes icônes (David Bowie ou les Rolling Stones pour ne citer qu’elles), de très nombreux clips (ceux de Depeche Mode, notamment), mais aussi Life (récent et séduisant biopic sur le photographe de James Dean), c’est avant tout parce que chaque plan de Control en est la preuve. Sans exception aucune. Dans un noir et blanc aux puissants contrastes, Corbijn déploie la personnalité insaisissable de Ian Curtis, fondateur de Joy Division, groupe initiateur de la cold wave, cette vague froide et unique qui découle des tendances post-punk de la fin des 70’s. Le réalisateur immortalise l’atmosphere (pour reprendre le nom d’un titre phare du groupe) froide et entêtante des compositions du groupe en résonance avec l’industrielle ville de Manchester, où l’essentiel de l’action se situe.

Pour ce premier rôle révélateur, Sam Riley se faufile avec brio dans la peau de l’énigmatique et souvent antipathique Ian Curtis, son rapport à l’amour, à la scène et à la maladie, jusqu’à ce qu’il mette fin à ses jours en 1980, à la veille de la tournée américaine tant attendue du groupe. Ses danses dites « épileptiques » ne peuvent qu’évoquer les crises dont il souffre alors même que la carrière du groupe décolle. Autant de troubles et de silences dans son rapport à ceux qu’il aime, révélateur d’un mal-être certain que le film parvient à associer à un esthétisme fascinant. Puisque la musique, aussi noire et pénétrante soit-elle, sait toucher là où il faut, la gravité – à double sens – de la voix de Ian Curtis (ici celle de l’acteur), mêlée à l’absence de couleur donnent à Control toute sa froideur mais laissent pourtant une indescriptible et chaleureuse sensation dans les derniers instants, déchirants.

© audrey planchet

Conclusion : la particularité du biopic musical réside dans le fait que son sujet parle d’abord à son admirateur à travers sa musique, que chacun s’approprie, associe et éprouve. La connaissance que l’on a du musicien dépasse le champ du visuel pour rejoindre celui de l’expérience sonore, de l’intime. Entre illustration ou appropriation d’un ou plusieurs éléments biographiques, certains cinéastes parviennent à trouver un juste milieu qui, s’il ne mettra rarement tous les inconditionnels d’accord, prend le risque de rendre un hommage aussi fidèle qu’inventif. Ainsi, à travers un regard neuf et constructif porté sur l’artiste représenté et une touche visuelle remarquable, demeurent de réels partis pris de créateurs, inspirés par d’autres créateurs… Et pour se refaire un avis et ré-imprégner les rétines comme les oreilles, heureusement, les œuvres des uns comme des autres en prospérant inlassablement, demeurent immortelles.

 

Illustrations : Audrey Planchet


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